Crédit d'image: Des habitations sont menacées en contrebas de l’incendie de Wesley Ridge, près de Coombs (Colombie-Britannique), le 3 août 2025. Chad Hipolito / LA PRESSE CANADIENNE

Nous renforçons notre résilience climatique. Qui est laissé pour compte?

Alors que le Canada se prépare à un avenir marqué par des catastrophes climatiques de plus en plus fréquentes, nous devons nous poser une question simple : qui nos politiques d’adaptation visent-elles à protéger?

Cet article a précédemment été publié dans le National Observer.

La première fois qu’un feu de forêt a menacé ma famille, je ne regardais pas les flammes.

J’écoutais les appels quotidiens de ma mère. 

Des cendres se déposaient sur la grange, recouvraient les véhicules et flottaient dans l’air comme de la neige. Chaque nouveau communiqué des services d’urgence de la Colombie-Britannique accentuait le nœud dans mon estomac. Mais ma plus grande crainte n’était pas de savoir si mes parents perdraient leurs biens.

C’était de savoir si ma mère pourrait fuir si elle se retrouvait seule.

Elle vivait avec la sclérose en plaques et se déplaçait à l’aide d’un déambulateur et, parfois, d’un fauteuil roulant. Les possibilités de sortir de sa maison étaient limitées. Si un ordre d’évacuation était donné, chaque seconde serait importante. Pourtant, la plupart des plans d’urgence partent du principe que les gens peuvent partir rapidement et de manière autonome.

L’année dernière, un feu de forêt a ravagé une zone située à seulement 13 kilomètres de chez moi. Des cendres ont plu sur le toit de ma maison, alors que le ciel s’assombrissait, jusqu’à ce que le soleil ne devienne plus qu’un disque orange foncé suspendu dans la fumée. Debout à l’extérieur, j’observais ma communauté : une municipalité comptant une importante population de retraités… et je réalisais que je me posais à nouveau la même question.

Qui est laissé pour compte lorsque surviennent des catastrophes climatiques?

Le Canada est entré dans une ère qui exige une adaptation urgente aux répercussions du réchauffement climatique. Il est essentiel que les gouvernements investissent dans la prévention et la lutte contre les feux de forêt, la protection contre les inondations, la gestion des urgences et des infrastructures résilientes.

Mais pour être efficaces, les plans d’adaptation doivent aussi aborder l’hypothèse selon laquelle tout le monde vit les catastrophes de la même manière. 

Ce n’est pas le cas.

Les changements climatiques ne créent pas d’inégalités. Ils exposent et amplifient les inégalités déjà ancrées au sein de nos communautés. Lors d’un feu de forêt, une personne se déplaçant en fauteuil roulant fait face à des obstacles différents de ceux d’une personne pouvant fuir à pied. Lors d’un épisode de chaleur extrême, une personne âgée vivant seule court des risques différents de ceux d’une personne disposant de la climatisation et d’un solide réseau de soutien, ou d’un travailleur qui ne peut se permettre de manquer une journée de peur de perdre son salaire. Les risques sont encore aggravés pour les personnes dont les identités se recoupent. Pour un Aîné autochtone vivant dans une communauté éloignée, une évacuation peut aussi signifier devoir quitter des lieux culturellement importants, traverser des lacunes juridictionnelles et perdre l’accès à des soins de santé et à un soutien communautaire de confiance. 

Ce ne sont pas des histoires isolées. Elles nous rappellent que la résilience ne se limite pas aux infrastructures. Elle concerne avant tout les personnes.

Pourquoi l’accessibilité devrait-elle être au cœur de la résilience climatique

L’accessibilité est souvent perçue comme un enjeu ne concernant qu’une minorité de Canadiens et Canadiennes. Les données démographiques racontent une tout autre histoire.

La population canadienne vieillit. D’ici dix ans, près d’un Canadien ou une Canadienne sur quatre aura plus de 65 ans. La plupart d’entre nous, si nous avons la chance de vieillir, connaîtrons des changements liés à notre santé, qu’il s’agisse de la mobilité, de la vue, de l’ouïe ou des capacités cognitives. Certains handicaps sont permanents. D’autres sont temporaires. Tous font partie de l’expérience humaine.

En ce sens, l’accessibilité ne concerne pas uniquement les autres. Elle nous concerne tous.

Nous avons déjà vu ce principe à l’œuvre. Les bateaux de trottoir ont été conçus pour les personnes en fauteuil roulant, mais ils profitent également aux parents avec des poussettes, aux voyageurs tirant des bagages, aux livreurs, aux cyclistes et aux personnes âgées. Les portes automatiques, le sous-titrage et les sites web accessibles facilitent la vie de millions de personnes qui ne se considèrent pas comme étant en situation de handicap.

L’adaptation aux changements climatiques devrait fonctionner de la même manière.

Lorsque les itinéraires d’évacuation sont accessibles, ils facilitent les déplacements des personnes âgées, des parents avec de jeunes enfants, des personnes en convalescence après une intervention chirurgicale et de toute personne ayant besoin de plus de temps pour se déplacer. Lorsque les alertes d’urgence sont disponibles dans plusieurs formats, elles atteignent davantage de personnes. Lorsque des lieux d’accueil climatisés sont accessibles, les collectivités deviennent plus sûres pour tout le monde.

Concevoir en tenant compte de l’accessibilité et de la réconciliation améliore l’adaptation pour tous 

Intégrer l’accessibilité à la conception ne rend pas l’adaptation moins efficace. Au contraire, cela la renforce et permet de sauver des vies.

Le même principe s’applique aux droits des peuples autochtones.

Partout au Canada, les gouvernements prennent des engagements importants en faveur tant de la réconciliation que de l’accessibilité lorsqu’ils élaborent des stratégies d’adaptation aux changements climatiques. Pourtant, bien que la prise en compte conjointe de ces facteurs lors de l’élaboration de plans et de politiques puisse améliorer les résultats, ils sont souvent perçus comme des enjeux distincts et non liés.

L’adaptation aux changements climatiques ne peut être véritablement équitable si elle ne tient pas compte des droits, de la gouvernance et des réalités vécues par les communautés des Premières Nations, des Inuits et des Métis. De même, la réconciliation ne peut être complète si les politiques climatiques omettent de prendre en compte la manière dont les catastrophes touchent de façon disproportionnée les peuples autochtones, notamment les personnes autochtones vivant avec un handicap ou une maladie chronique. Les populations autochtones sont 30 fois plus susceptibles d’être touchées par les feux de forêt que les populations canadiennes non autochtones. 

Les droits des peuples autochtones et l’accessibilité ne doivent être considérés ni comme des considérations secondaires ni comme des priorités concurrentes. Les deux sont essentiels pour bâtir des communautés capables de résister aux effets des changements climatiques.

La Colombie-Britannique offre un aperçu de ce qui est possible. Grâce à la Déclaration sur les droits des peuples autochtones, à la Loi sur l’accessibilité de la Colombie-Britannique et à sa Stratégie de préparation et d’adaptation aux changements climatiques, la province a jeté des bases importantes. Le défi consiste désormais à conjuguer ces engagements plutôt que de les laisser demeurer des initiatives distinctes.

Ces aménagements auront un coût, mais ils sauveront des vies. Lorsque l’accessibilité et la réconciliation sont traitées dès le départ comme faisant partie intégrante de la planification, plutôt que comme des compléments a posteriori, la politique d’adaptation évolue naturellement vers des mesures qui fonctionnent pour tous, de la conception des bâtiments à la reconnaissance et au soutien de l’autodétermination. 

L’adaptation aux changements climatiques se mesure souvent en kilomètres de digues, en hectares traités pour réduire les risques d’incendies de forêt ou en dollars investis dans les infrastructures.

Ce sont certes des mesures importantes, mais il faudrait peut-être aussi commencer à évaluer qui est protégé et qui ne l’est pas. Il est essentiel de tenir compte des personnes qui sont le plus confrontées à des obstacles à la sécurité, notamment les peuples autochtones confrontés à des inégalités juridictionnelles et historiques, les personnes handicapées, ainsi que d’autres groupes comme les ménages à faible revenu, les nouveaux arrivants et les personnes sans-abri. 

Tout le monde peut-il évacuer en toute sécurité? Tout le monde peut-il accéder à  l’information en cas d’urgence? Tout le monde peut-il se rétablir avec dignité?

Je repense souvent aux cendres qui recouvraient la maison de mes parents alors que je vivais loin d’eux. À l’époque, je croyais que la question était de savoir si le feu atteindrait leur maison. Des années plus tard, je comprends que ce n’était jamais le cas.

La question la plus importante était de savoir si les systèmes qui nous entouraient avaient imaginé quelqu’un comme ma mère lors de leur conception.

Les changements climatiques mettront à l’épreuve toutes les communautés du Canada. La question n’est plus de savoir si nous nous adapterons. Elle est plutôt : quelle résilience nos politiques visent-elles à protéger? En mettant en place des mesures d’adaptation aux changements climatiques pour les populations les plus susceptibles d’être laissées pour compte, nous bâtirons des communautés plus fortes et plus sûres pour tous.

Publications liées