Le dangereux faux dilemme des chaleurs extrêmes

La chaleur est le risque climatique le plus meurtrier auquel nous sommes confrontés, et le refroidissement figure parmi les meilleurs moyens de protéger la population.

Cet article a précédemment été publié dans le National Observer.

Il est vain de débattre pour savoir s’il faut protéger les populations contre une chaleur mortelle aujourd’hui ou réduire les émissions pour éviter que le problème ne s’aggrave demain. Nous devons faire les deux : lutter contre les changements climatiques et sauver des vies.

Alors qu’une chaleur suffocante frappe une grande partie de l’Amérique du Nord, les feux de forêt menacent des communautés et d’immenses panaches de fumée plongent les villes dans un orange apocalyptique. Les deux phénomènes sont liés : le même dôme de haute pression stationnaire qui alimente la chaleur agit aussi comme un couvercle sur l’air, emprisonnant la fumée près du sol au lieu de la laisser se dissiper. Mais un débat émergent sur la meilleure façon de protéger les gens qui cherchent refuge dans la climatisation intérieure dégénère en un faux choix entre réduire les émissions ou s’adapter aux changements climatiques.

Deux réflexes s’opposent, mais les deux commettent des erreurs dangereuses.

Alors que les vagues de chaleur perturbent les vies et les moyens de subsistance, certains groupes de réflexion et commentateurs contestataires détournent le débat des politiques qui s’attaquent aux causes profondes des changements climatiques. Les gouvernements sont accusés de se focaliser sur la réduction des émissions de gaz à effet de serre, tout en laissant les populations sans défense face à la chaleur extrême qui est déjà là. Les mesures d’adaptation, comme l’amélioration de l’accès à la climatisation, sont présentées comme la priorité prudente, mais négligée, tandis que l’atténuation est présentée comme une indulgence malavisée. 

Les gouvernements ont en effet chroniquement sous-financé et négligé l’adaptation aux changements climatiques. Toutefois, ce manquement ne prouve pas que la réduction des émissions et la protection des populations face à la chaleur constituent un jeu à somme nulle. L’adaptation sans continuer à réduire les émissions revient à écoper un bateau sans colmater la brèche : le niveau de l’eau continue de monter et la tâche devient de plus en plus ardue. Chaque fraction d’un degré de réchauffement climatique aggrave la chaleur jusqu’à dépasser nos capacités d’adaptation, au-delà de ce que les gouvernements, les communautés ou le corps humain peuvent supporter. Ralentir les efforts de réduction des émissions n’allège pas le fardeau lié à l’adaptation à la chaleur. Cela garantit au contraire qu’il sera plus lourd.

Le second réflexe est plus discret, mais tout aussi problématique : un malaise chez certains écologistes et commentateurs à l’égard de la climatisation elle-même. Certaines de leurs préoccupations, notamment la consommation d’énergie et les émissions, sont légitimes. Cependant, une idée fausse et néfaste tend à s’ancrer : celle selon laquelle la climatisation aggraverait les vagues de chaleur.

La science ne soutient pas cette affirmation. Les climatiseurs, tout comme les pompes à chaleur qui assurent de plus en plus souvent le même refroidissement, rejettent de la chaleur résiduelle. Dans les centres urbains les plus denses, ce phénomène peut entraîner une légère hausse des températures au niveau de la rue. Toutefois, cet effet reste localisé et limité, atteignant environ un degré la nuit, et dépend fortement de la géographie locale, du climat et de la configuration urbaine. Il est irresponsable de présenter cet effet, bien que réel, mais modeste, comme un argument contre le refroidissement alors même que les populations sont exposées à des chaleurs extrêmes de plus en plus dangereuses. 

La chaleur est le risque climatique le plus meurtrier auquel nous sommes confrontés, et le refroidissement figure parmi les meilleurs moyens de protéger la population. Les personnes les plus exposées (les aînés, les personnes atteintes de maladies chroniques, les locataires et les ménages à faible revenu sans climatisation) sont précisément celles que risque de laisser pour compte une méfiance instinctive envers la climatisation. 

Les deux réflexes commettent la même erreur : traiter l’adaptation et la réduction des émissions comme un choix exclusif, alors que la solution consiste à mener les deux de front. Pour relever le défi du refroidissement de nos logements face aux chaleurs accablantes, la voie à suivre passe par une énergie plus propre et par un accès plus large à celle-ci.

À mesure que les étés deviennent plus dangereux, un nombre croissant de Canadiens et Canadiennes auront besoin de rafraîchir leur domicile. Il ne s’agit pas d’un manquement environnemental, mais d’une nécessité pour la santé. La question est de savoir si l’énergie utilisée est propre, abordable et abondante. Si l’on y parvient, le dilemme entre émissions et adaptation disparaît : le réseau électrique qui assure la sécurité des personnes à l’intérieur est le même que celui qui décarbone l’économie. Or, cette énergie propre, abondante et peu coûteuse est à la portée du Canada, à condition que les gouvernements parviennent à construire des réseaux électriques plus rapidement et avec plus de souplesse qu’aujourd’hui. 

La marche à suivre est la suivante : aider les populations à se protéger dès maintenant en leur donnant accès à des technologies de refroidissement modernes et abordables, allant des climatiseurs portables aux pompes à chaleur. Dans les décennies à venir, améliorer les maisons avec une meilleure isolation et une ventilation optimisée, tout en multipliant les arbres et les zones d’ombre pour maintenir la fraîcheur au sein des communautés sans consommer d’énergie. Et poursuivre la réduction des émissions, car chaque dixième de degré de réchauffement climatique évité représente une hausse de température à laquelle nous n’aurons jamais à nous adapter.

Rien de tout cela n’est hypothétique pour le Canada. Trop de gouvernements traitent encore l’adaptation comme une considération secondaire, laissant les efforts de protection des populations sous-financés et sans orientation claire, alors même que la pression s’accentue pour revoir à la baisse les objectifs de réduction des émissions. Négliger l’une ou l’autre de ces priorités se paie au prix fort pour les Canadiens et Canadiennes. Le dôme de chaleur de 2021 a causé la mort de plus de 600 personnes en Colombie-Britannique, pour la plupart à l’intérieur de leur logement et sans système de refroidissement. Continuer à traîner les pieds, tant sur l’adaptation que sur la réduction des émissions, ne fera qu’aggraver les catastrophes futures. 

Nous ressentirons tous la chaleur à mesure que les températures grimperont en flèche, mais il est illogique de poser un faux dilemme entre se protéger aujourd’hui des chaleurs extrêmes et prévenir le réchauffement à venir. Prétendre qu’il faut choisir l’une de ces options au détriment de l’autre est une idée dangereuse.

Publications liées