Lorsque le premier ministre Mark Carney rencontrera cette semaine certains des plus grands investisseurs institutionnels du monde, il s’appuiera sur un dossier de présentation qui compterait 167 projets canadiens en quête de capitaux, qu’il s’agisse de projets d’extraction de minéraux critiques ou de centres de données. La section consacrée aux projets d’électricité et de services publics devrait figurer parmi les grandes priorités.
Comme l’a lui-même déclaré le premier ministre : « L’électrification est à la base de tout. » Attirer les investissements nécessaires pour atteindre l’ambitieux objectif du Canada, qui consiste à doubler sa capacité de production d’électricité d’ici 2050, constitue le fondement de la réussite de tous les autres projets du dossier de présentation et, plus largement, de tous les projets d’intérêt national.
Le Canada dispose d’un atout d’une immense valeur : son vaste potentiel en matière d’énergie propre. D’un océan à l’autre… à l’autre, des technologies à faible coût comme l’éolien, le solaire et le stockage par batteries peuvent être déployées rapidement pour accroître la capacité des réseaux électriques du pays et alimenter aussi bien les mines et les installations manufacturières que les ports et les centres de données. Ces technologies comptent désormais parmi les solutions de production et de stockage d’électricité les plus rapides à déployer et les moins coûteuses, et leur déploiement rapide transforme les réseaux et refaçonne les marchés de l’électricité partout dans le monde.
Mais pour tirer parti de la baisse spectaculaire des coûts de l’électricité propre, il faudra repenser la façon dont nous planifions et construisons nos réseaux électriques partout au pays. Cela exige non seulement une collaboration et une coordination entre le gouvernement fédéral et les gouvernements provinciaux, mais aussi une planification de la croissance des réseaux qui tienne compte des investissements dans de nouveaux projets industriels. Pour les investisseurs dans la production d’électricité comme pour ceux qui investissent dans les projets industriels en général, il est essentiel que les plans de développement des réseaux électriques tiennent adéquatement compte des prévisions de demande future, notamment de la demande nécessaire pour alimenter tous les autres projets figurant dans l’imposant dossier de présentation du premier ministre.
C’est l’une des principales constatations de notre récent rapport, Coup de circuit : Comment électrifier la croissance du Canada. Dans le cadre de nos recherches, nous avons examiné les quatre plus grands réseaux électriques provinciaux, soit ceux de l’Ontario, du Québec, de l’Alberta et de la Colombie-Britannique, et les avons comparés à ceux d’administrations de premier plan ailleurs dans le monde afin de comprendre comment le pays pourrait accélérer le développement de réseaux électriques propres et flexibles.
Nous avons constaté que la demande industrielle d’électricité au Canada augmente beaucoup plus rapidement que ne l’avaient prévu les services publics. Une approche prudente de la planification des hausses de la demande était logique par le passé, mais l’électrification et l’augmentation de la demande d’électricité constituent maintenant une tendance à long terme, et non un phénomène passager. Les provinces font désormais face à de longues files de projets en attente de raccordement, ce qui met en péril de futures possibilités d’investissement, alors que l’offre disponible ne suffit même pas à alimenter la moitié des projets déjà en attente.
Ces longs délais pourraient considérablement compromettre les investissements que le gouvernement fédéral cherche à attirer en déployant tant d’efforts. Une étude récente menée par Dunsky Energy + Climate Advisors a conclu que le Canada pourrait passer à côté de plus de 200 milliards de dollars d’investissements potentiels en raison d’une offre insuffisante d’électricité propre.
Notre rapport a révélé que l’augmentation de l’offre n’est qu’un élément d’un ensemble plus vaste. Le Canada a également besoin de davantage d’infrastructures de transport d’électricité, particulièrement de lignes interprovinciales, ainsi que de stockage par batteries afin de bâtir des réseaux plus flexibles qui tirent un meilleur parti du réseau existant. Ces mesures pourraient renforcer la fiabilité du réseau et mener à des prix de l’électricité plus concurrentiels à l’avenir.
Alors, comment le gouvernement fédéral peut-il surmonter ces obstacles et engager le pays sur une meilleure voie?
La capacité de mobilisation démontrée cette semaine au sommet sur l’investissement organisé par le premier ministre fait certainement partie de la solution. Mais il faut plus qu’un bon argumentaire pour attirer les investisseurs. Le gouvernement fédéral peut tirer parti de son pouvoir de dépenser en subventionnant et en finançant certains projets de manière ciblée et en coordonnant l’action des gouvernements. Il a déjà pris d’importantes mesures en s’engageant à soutenir les interconnexions électriques entre des provinces comme le Manitoba et la Saskatchewan, ainsi que l’entente sur l’énergie propre de Churchill Falls entre Terre-Neuve-et-Labrador et le Québec. De même, le recours aux outils d’investissement fédéraux pour déployer à grande échelle le stockage par batteries derrière le compteur permettrait aux consommateurs industriels de déplacer leur demande en dehors des heures de pointe et d’être admissibles aux fonds provinciaux qui réduisent leurs coûts d’électricité, ce qui renforcerait leur compétitivité tout en allégeant la pression sur le réseau.
Ottawa devrait également aller de l’avant avec un Règlement sur l’électricité propre flexible. Cela enverrait aux investisseurs l’un des signaux les plus importants qui soient : l’avenir sera principalement alimenté par de l’énergie propre.
En définitive, notre analyse montre que le Canada dispose d’un immense potentiel pour propulser la croissance nationale et convaincre les investisseurs mondiaux de conclure des ententes en tirant parti de l’électricité propre. Mais pour réaliser pleinement le potentiel du pays, les décideurs doivent de toute urgence se pencher sur la conception de nos réseaux électriques afin que ceux-ci puissent tirer pleinement parti des technologies propres qui refaçonnent les marchés mondiaux de l’énergie à une vitesse fulgurante.