Face à une crise énergétique mondiale et à la volatilité des prix du pétrole, les décideurs et les observateurs ont commencé à comparer la trajectoire future du Canada en matière d’énergie et de décarbonation à celle de la Norvège. Les parallèles avec l’approche de la Norvège font de plus en plus l’objet de discussions, notamment depuis la diffusion de la vidéo du premier ministre Carney intitulée Indications prospectives, qui décrivait un avenir pour le Canada où les exportations de pétrole et de gaz augmenteraient tandis que l’économie nationale s’électrifierait progressivement.
La Norvège est un chef de file mondial en matière d’électrification. Depuis des dizaines d’années, les Norvégiens sont passés à l’électricité pour chauffer leurs maisons et alimenter leurs voitures. En 2023, l’électricité représentait 65 % de la consommation finale totale d’énergie de l’industrie norvégienne, 83 % de celle des ménages et 75 % de celle des services commerciaux et publics. À titre de comparaison, au Canada, en 2023 l’électricité représentait seulement 35 % de la consommation d’énergie de l’industrie, 48 % de la consommation d’énergie des ménages et 48 % de la consommation d’énergie par les services commerciaux et publics.
Cette divergence dans les résultats en matière d’électrification contraste avec les similitudes structurelles importantes entre les deux pays sur le plan du climat, de la géographie et des ressources énergétiques. Par exemple, le Canada et la Norvège disposent d’importantes capacités de production hydroélectrique, fournissant une électricité propre, abondante et relativement abordable… un atout commun pour l’électrification. Toutefois, d’autres similitudes peuvent être considérées comme des obstacles à l’électrification, notamment le climat froid de ces pays, leur vaste étendue géographique, ainsi que leurs industries pétrolières et gazières, dont les exportations ont été des moteurs majeurs de la croissance économique.
Mais alors que la Norvège a utilisé son avantage hydroélectrique pour devenir une superpuissance d’électrification, le Canada prend désormais la mesure de ce défi. Alors, comment la Norvège a-t-elle électrifié son économie et le Canada peut-il reproduire cette réussite scandinave à l’échelle nord-américaine?
Cet article soutient que le rôle de chef de file de la Norvège en matière d’électrification n’est ni le fruit du hasard ni inévitable… il résulte de choix politiques délibérés et constants effectués par les gouvernements norvégiens successifs au cours des cinquante dernières années. Il suggère ensuite que le Canada pourrait suivre l’exemple de la Norvège en mettant en place des politiques d’électrification stables et prévisibles, afin de faire profiter les Canadiens et Canadiennes des avantages d’une électrification à grande échelle.
L’approche norvégienne : l’électrification du chauffage domestique
L’électrification du chauffage domestique est devenue une priorité stratégique pour le gouvernement norvégien au début des années 1970, lorsque la crise énergétique mondiale a entraîné une flambée des prix du pétrole. L’objectif était d’accroître la sécurité énergétique de la Norvège et de protéger l’économie et la population norvégiennes de la volatilité des marchés pétroliers mondiaux.
Les gouvernements norvégiens ont mis en œuvre un portefeuille diversifié d’instruments politiques pour stimuler l’électrification du chauffage et, plus récemment, l’adoption des pompes à chaleur. Ces politiques comprenaient notamment la taxe sur le carbone de la Norvège, introduite en 1991 et en augmentation constante depuis lors, des subventions pour payer les coûts initiaux des pompes à chaleur, des campagnes d’information du public, ainsi que des formations professionnelles pour les installateurs. Avec ces politiques établissant à la fois la demande et l’offre pour les pompes à chaleur, le gouvernement norvégien a introduit en 2018 une interdiction pure et simple d’utiliser du mazout pour le chauffage des bâtiments.
Il est important de noter que ces politiques n’ont pas été abandonnées lorsque les prix du pétrole ont baissé, mais sont demeurées stables au fil des changements de gouvernement et des décennies.
Au fil du temps, les pompes à chaleur ont remplacé les résistance dans les foyers norvégiens. Aujourd’hui, la Norvège affiche le taux de pénétration des pompes à chaleur le plus élevé au monde, plus des deux tiers des ménages utilisant cette technologie.
L’approche norvégienne : l’électrification des transports
L’adoption des véhicules électriques (VE) constitue une autre réussite majeure du processus d’électrification de la Norvège. Au premier trimestre de 2026, 98 % de tous les véhicules vendus en Norvège étaient des modèles électriques à batteries. Environ un tiers de tous les véhicules en circulation en Norvège sont désormais électriques. Le pays dispose également d’un réseau de recharge bien établi, offrant la plus forte densité de bornes de recharge électrique rapide au monde.
Tout comme pour le chauffage domestique électrique, les taux élevés d’adoption des VE en Norvège sont le résultat d’interventions politiques soutenues et inscrites dans la durée, incluant des engagements tant politiques que financiers de la part des gouvernements norvégiens. Notamment, en 1990, le gouvernement a supprimé les taxes à l’importation sur les véhicules zéro émission et, au cours de la décennie suivante, il a mis en place divers avantages pour les conducteurs de véhicules électriques, tels que le stationnement gratuit, la gratuité des traversées en traversier et la réduction des péages routiers. Alors que l’adoption des VE a atteint un seuil déterminant, ces mesures de soutien ont été progressivement supprimées ou réduites au fil du temps.
D’autres mesures favorisant l’adoption des VE visent à améliorer l’accès à la recharge des VE et à mettre en place un réseau électrique adapté. En Norvège, les résidents d’immeubles collectifs disposent d’un droit légal à la recharge, un obstacle auquel sont souvent confrontés les conducteurs de véhicules électriques dans d’autres régions (notamment au Canada). Le réseau électrique norvégien était déjà dimensionné pour répondre aux besoins du chauffage domestique au moment de l’essor des véhicules électriques. Toutefois, des investissements stratégiques ciblés visant à adapter le réseau pourraient s’avérer nécessaires pour soutenir la poursuite de cette croissance.
L’électrification de la Norvège est le résultat de choix politiques stratégiques
L’enseignement majeur qui se dégage de ces exemples est que les politiques publiques, stratégiques et pérennes, ont permis à la Norvège de suivre une trajectoire d’électrification rapide et soutenue. Des politiques variées, mais stables ont joué un rôle déterminant dans l’adoption à grande échelle des pompes à chaleur et des VE, ainsi que dans les changements systémiques connexes (tels que le déploiement d’infrastructures de recharge et le développement des compétences de la main-d’œuvre). Grâce à des mesures incitatives constantes mises en œuvre sur plusieurs décennies, la Norvège a créé une dynamique d’électrification qui s’autoentretient : les économies d’échelle font désormais des pompes à chaleur et des VE le choix économique évident pour les consommateurs. Au fil du temps, le gouvernement a révisé certaines mesures de soutien qui sont devenues superflues, la maturité du marché ayant rendu ces technologies électriques concurrentielles en termes de coûts.
Les politiques d’électrification de la Norvège n’étaient, du moins au départ, pas motivées par des préoccupations liées aux changements climatiques, mais plutôt par des préoccupations liées à la sécurité énergétique, à la résilience économique et à l’accessibilité financière. Le pays a mis en place ces politiques d’électrification il y a plusieurs dizaines d’années, à une époque où les causes anthropiques des changements climatiques étaient encore largement méconnues. Aujourd’hui, si les exportations de pétrole et de gaz contribuent de manière significative à la prospérité économique de la Norvège, son économie nationale est de plus en plus indépendante de la consommation de combustibles fossiles, se montrant ainsi résiliente face aux récents chocs sur les marchés mondiaux de l’énergie. Le fait d’avoir, de longue date, présenté l’électrification comme un gage de sécurité économique a peut-être favorisé la stabilité des politiques publiques, en permettant d’éviter les débats politiques de plus en plus polarisés autour de technologies clés, telles que les VE et les pompes à chaleur, que l’on observe dans d’autres pays (comme en Allemagne, par exemple).
La leçon à tirer pour le Canada est que des politiques claires et stables stimulent l’électrification
En fin de compte, le Canada ne peut pas reproduire le modèle norvégien. Après tout, il est impossible de remonter le temps jusqu’aux années 1970. Mais le Canada peut tirer parti de l’avance prise par la Norvège : Les investissements précoces de la Norvège dans l’électrification facilitent aujourd’hui l’électrification du Canada en contribuant à rendre les pompes à chaleur et les VE plus abordables et plus efficaces (p. ex., grâce à des programmes de recherche et développement de longue date). La Norvège constitue également une preuve concrète pour les Canadiens et Canadiennes que ces technologies fonctionnent et permettent aux ménages de réaliser des économies, même dans de vastes pays au climat froid.
Ce que les gouvernements canadiens devraient retenir de l’exemple de la Norvège en matière d’électrification, c’est l’importance des mesures incitatives fondées sur des politiques publiques. Comme le montrent les exemples des pompes à chaleur et des VE, le succès de la Norvège n’est ni accidentel ni inévitable, mais le résultat d’actions gouvernementales ciblées et soutenues. Pour s’inspirer du modèle norvégien, les gouvernements canadiens doivent dès maintenant envoyer des signaux politiques prévisibles et durables en faveur de l’électrification. Cela implique notamment la mise en œuvre de réglementations fédérales sur les émissions des véhicules capables d’atteindre de manière crédible les objectifs annoncés : 75 % de ventes de VE d’ici 2035 et 90 % d’ici 2040, puis de maintenir le cap Cela comprend également l’adoption de politiques judicieuses qui permettent à tous les ménages canadiens de profiter plus facilement des avantages des VE et des pompes à chaleur, tels que les économies, une meilleure santé et un confort accru. Sans un engagement clair qui offre un degré de certitude comparable à celui des politiques mises en œuvre par la Norvège au fil du temps, le Canada demeurera tributaire de la volatilité des marchés des combustibles fossiles, tant pour ses exportations que pour son économie intérieure, dans un avenir prévisible.