Cet article a précédemment été publié dans le National Observer.
L’objectif affiché par le gouvernement fédéral de doubler la capacité de production d’électricité du Canada en une génération a reçu un coup de pouce majeur avec l’annonce récente d’une entente de 70 milliards de dollars. Ce projet, mené en collaboration avec les gouvernements du Québec et de Terre-Neuve-et-Labrador, vise à accroître de manière spectaculaire la production d’électricité propre au Labrador.
L’entente prévoit une augmentation significative de la capacité de la centrale existante de Churchill Falls, un nouveau projet hydroélectrique à Gull Island, de nouvelles lignes de transport d’électricité, ainsi qu’un important développement de l’énergie éolienne au Labrador, réalisé en partenariat avec la Première Nation innue. Cet afflux d’électricité propre devrait permettre l’électrification et l’expansion des opérations minières dans la région, lesquelles ont également bénéficié d’un soutien financier fédéral lors de l’annonce la semaine dernière. L’entente vise à fournir une quantité massive d’électricité propre, plus que toute la capacité électrique actuelle supervisée par BC Hydro, et promet de mettre fin à de nombreuses années de retard.
Somme toute, il s’agit de l’un des plus importants investissements dans le secteur de l’électricité jamais réalisés au Canada, et le plus grand pari à ce jour sur un avenir alimenté par de l’électricité propre. Toutefois, aussi impressionnante que soit l’envergure de ce projet, elle constitue désormais une condition minimale pour les gouvernements de tout le pays en matière d’énergie, compte tenu de l’ampleur nécessaire de leurs ambitions. Dans l’ensemble, le Canada a besoin non pas d’un, mais de dizaines de projets de cette envergure, aussi rapidement que possible. Cependant, toutes les provinces ne disposent pas d’un projet de l’envergure de Churchill Falls. Néanmoins, tout gouvernement prenant au sérieux l’électrification et la lutte contre les changements climatiques devrait rechercher des occasions de constituer un portefeuille de projets, de toutes tailles, offrant, au total, un potentiel équivalent.
Comme l’a récemment confirmé la stratégie en matière d’électricité du gouvernement fédéral, l’électrification sera le pilier de la réussite économique du Canada dans les années à venir. L’engagement fondamental de cette stratégie, doubler la taille des réseaux d’électricité de la nation d’ici 2050, témoigne lui aussi d’une ambition nationale de haut vol. Un solide leadership fédéral sera essentiel pour surmonter les obstacles interprovinciaux et étendre la capacité d’électricité propre à l’échelle du pays, ce qui nécessitera le recours aux pouvoirs fédéraux uniques en matière de facilitation et de financement. Dans le cadre de l’entente sur Churchill Falls, le soutien financier substantiel du gouvernement Carney, pouvant atteindre 10 milliards de dollars, a joué un rôle déterminant dans l’élimination de certains des obstacles qui freinaient jusqu’alors les investissements dans l’électricité propre à cette échelle.
Nos recherches récentes ont démontré que ce type précis de soutien financier ciblé constitue un puissant levier pour accélérer le développement de réseaux d’électricité plus vastes et plus propres, capables d’attirer de grands consommateurs industriels grâce à une électricité à faible coût. Ce soutien peut également contribuer à maintenir des tarifs abordables pour tous les usagers à mesure que le Canada développe ses réseaux d’électricité en y intégrant de l’électricité propre. À titre d’exemple, la garantie de prêt fédérale accordée pour le projet de Gull Island réduira le coût du capital, une économie qui sera transférée aux clients. En fin de compte, seul le gouvernement fédéral a la capacité de surmonter les obstacles à l’expansion des réseaux d’électricité entre les provinces et les régions, tout en disposant du pouvoir financier pour stimuler de tels projets à l’échelle requise.
Cette entente illustre également le rôle essentiel de la coopération intergouvernementale dans le déploiement de l’électrification partout au Canada. Les projets indispensables à la réalisation de cet objectif pourront attirer des investissements et obtenir les approbations nécessaires de la manière la plus efficace et la plus rentable possible grâce à une étroite collaboration entre les régions et avec plusieurs ordres de gouvernement, notamment les gouvernements autochtones. La participation significative des communautés autochtones à la prise de décision constituera un test particulièrement crucial de la viabilité des nouveaux projets d’électricité. Le projet d’agrandissement de Churchill Falls ne constitue, en soi, qu’un accord initial. Sa concrétisation nécessitera davantage de travail, notamment avec les communautés innues. Le Canada a une longue histoire de construction de projets énergétiques sur des terres autochtones sans consentement, ce qui a causé des préjudices durables. Malgré cet héritage injuste, des communautés autochtones partout au Canada ont lancé des projets et lutté fort pour l’inclusion, devenant ainsi les plus grands propriétaires d’actifs d’énergie propre du pays après la Couronne et les services publics privés. Pour réussir, ces nouveaux projets sur les terres autochtones du Labrador doivent faire des communautés autochtones des titulaires de droits, des décideurs et des copropriétaires.
Il est essentiel de mettre ces principes fondamentaux en pratique pour que les nouveaux projets progressent au rythme dont le Canada a besoin. Nos recherches démontrent que pour la première fois depuis des décennies, les autorités provinciales prévoient une augmentation de la demande d’électricité au cours des prochaines années, particulièrement chez les grands utilisateurs industriels. Cependant, la plupart d’entre elles n’ont pas prévu une augmentation suffisante des capacités à produire et à acheminer l’électricité pour répondre à cette demande attendue, et ce, malgré la baisse rapide des coûts des énergies renouvelables et du stockage par batteries. Cela représente un défi majeur pour la croissance propre future du Canada. L’annonce concernant le Québec et le Labrador doit servir de signal d’alarme : les meilleures possibilités économiques liées aux nouveaux projets dans des secteurs en forte croissance, comme celui des minéraux critiques, ne pourront être saisies que par les administrations qui adapteront leurs plans à l’échelle requise.
Churchill Falls représente une avancée majeure pour le Québec, ainsi que pour Terre-Neuve-et-Labrador, et marque le début prometteur d’une nouvelle ère pour l’électricité propre au Canada. Les dirigeants gouvernementaux et chefs de file du secteur de l’électricité doivent faire de la poursuite de cette dynamique une priorité absolue.