Cet article a précédemment été publié dans Corporate Knights.
Lors d’une annonce faite la semaine dernière dans l’ambiance festive et chapeautée du Stampede de Calgary, le ministre fédéral de l’Énergie et des Ressources naturelles, Tim Hodgson, a prononcé une phrase qui est devenue une marque de fabrique du gouvernement Carney : « Nous devons construire pour devenir une superpuissance énergétique propre et conventionnelle. »
Cette notion de « superpuissance de l’énergie propre et conventionnelle » revient souvent dans les discours et les annonces du gouvernement ces derniers temps. Elle a d’ailleurs servi de fil conducteur à la vidéo du premier ministre intitulée « La ligne de conduite : l’avenir énergétique du Canada », publiée juste avant la fête du Canada.
L’argument est double.
Commençons par la partie propre de l’équation : à l’avenir, le monde sera alimenté par l’électricité, et non par les combustibles fossiles. L’électricité est intrinsèquement plus efficace et, par conséquent, moins coûteuse pour les consommateurs. De plus, elle peut être produite localement à des coûts toujours plus bas et nous pouvons la contrôler, ce qui libère l’économie canadienne de la volatilité et de l’imprévisibilité des flambées des prix du pétrole causées par l’étranger.
Le Canada doit tracer la voie pour prospérer dans cette nouvelle ère électrique, mais en attendant, le gouvernement Carney soutient que la voie vers cet avenir plus propre sera pavée avec les profits de l’expansion de la production de pétrole et de gaz. Pour maximiser ces profits, il faut réduire les émissions de gaz à effet de serre de l’industrie, afin que le pétrole et le gaz canadiens soient l’option la plus « verte » sur le marché [quelque chose, il convient de noter, que les entreprises canadiennes affirment depuis des années]. C’est la partie « conventionnelle » de l’argumentation et il ne fait aucun doute, après la semaine dernière, que le gouvernement fédéral est prêt à tout mettre en œuvre pour que ce projet devienne réalité.
En fait, il semble même qu’Ottawa soit disposé à ignorer un aspect important du protocole d’entente récemment signé entre l’Alberta et le gouvernement fédéral, concernant la nécessité pour le nouveau pipeline d’avoir un promoteur du secteur privé. Comme aucun n’est prévu (comme l’avait prédit Peter Nicholson, président du conseil d’administration de L’Institut climatique du Canada, dans un article récent largement diffusé), l’Alberta et le gouvernement fédéral envisagent une propriété publique pouvant atteindre 90 %.
Ce qui n’est pas encore clair, c’est la mesure dans laquelle le gouvernement fédéral est prêt à joindre le geste à la parole pour concrétiser le volet « propre » de ses ambitions de devenir une superpuissance énergétique.
Les déclarations du premier ministre la semaine dernière étaient on ne peut plus catégoriques. Invoquant le nom du fondateur visionnaire d’Ontario Hydro, il a déclaré : « Notre nouveau plan permettra de développer l’énergie propre à une échelle qui stupéfierait même Sir Adam Beck. » Plus loin dans sa vidéo, le premier ministre a souligné les grands avantages sociétaux de l’électrification : « La voie vers l’accessibilité est l’électrification. La voie vers la compétitivité est l’électrification. La voie vers la durabilité est l’électrification. » Il se trouve sur un terrain solide avec tout cela, comme le confirment des recherches récentes de L’Institut climatique du Canada.
Jusqu’à présent, cependant, l’enthousiasme rhétorique pour les énergies « propres » ne s’est toutefois pas traduit par un soutien concret d’une ampleur comparable à celui déployé pour les projets d’énergies « conventionnelles ». Les annonces contradictoires de la semaine dernière en sont un bon exemple. La conférence de presse du ministre Hodgson, mentionnée plus haut, portait sur une contribution du gouvernement fédéral de 26 millions de dollars pour 17 projets d’énergie propre. Quelques jours plus tôt, le premier ministre Carney et la première ministre de l’Alberta, Danielle Smith, avaient annoncé que les contribuables canadiens pourraient devoir payer jusqu’à 90 % d’un coût total estimé entre 35 et 43 milliards de dollars.
Des millions de dollars pour les énergies « propres » contre des milliards pour les énergies « conventionnelles ».
Les prochains mois ne manqueront pas de moments clés qui mettront à l’épreuve les engagements en matière d’énergies « propres » du gouvernement fédéral.
La Saskatchewan continuera-t-elle de brûler du charbon, en violation d’une politique de l’ère Harper? Le différend entre Terre-Neuve-et-Labrador et le Québec concernant le développement hydroélectrique dans le Bas Churchill sera-t-il résolu? L’Alberta maintiendra-t-elle son moratoire de facto sur les énergies renouvelables à faible coût, tout en construisant de nouvelles centrales au gaz naturel sans système de captage pour l’IA?
L’engagement de réduire les émissions de la production canadienne de pétrole et de gaz sera également mis à l’épreuve : on ignore pour l’instant si le prix révisé du carbone industriel permettra réellement la réalisation du projet de captage du carbone Pathways, promis de longue date.
Au vu de la semaine dernière, il est clair que le premier ministre Carney entend tracer une voie entièrement nouvelle en matière de climat et d’énergie, une voie qu’il considère comme plus stratégique et plus durable que les politiques en matière de climat du passé et alignée sur l’objectif de carboneutralité d’ici 2050. Pour reprendre ses propres mots : « La crise climatique est toujours avec nous et notre engagement à la combattre est absolu. »
La réalisation de cet objectif exige des choix politiques délibérés. La carboneutralité n’est pas un interrupteur qui peut être actionné en 2045. Devenir une superpuissance de l’énergie propre nécessite des efforts constants et soutenus. La question la plus intéressante à surveiller dans les mois à venir est de savoir si le gouvernement élaborera un nouveau plan pour le climat et la croissance propre suffisamment ambitieux pour atteindre les résultats que le premier ministre s’est fixés personnellement.