Réalités et fictions concernant la tarification du carbone industriel et le secteur pétrolier et gazier canadien

Un marché du carbone industriel plus robuste en Alberta aurait un impact majeur sur les émissions.

J’imagine que la conclusion des négociations du protocole d’entente Canada-Alberta est imminente. Comment expliquer autrement le concert de protestations de l’industrie pétrolière et gazière cette semaine, avec une multitude d’arguments manifestement erronés concernant la tarification du carbone industriel, la politique climatique la plus importante du Canada?

Examinons chacun de ces points tour à tour :

  1. Fait : Au Canada, la tarification du carbone industriel est non seulement peu coûteuse, mais dans bien des cas, les entreprises peuvent même réaliser des bénéfices si elles réduisent efficacement leurs émissions.
    Fiction : La tarification du carbone industriel est inabordable pour l’industrie.

    Cette dernière affirmation est totalement infondée. Cependant, ne me croyez pas sur parole. Le montant exact payé par chaque installation d’exploitation des sables bitumineux est calculé et consultable en ligne. En moyenne, l’impact d’un prix effectif du carbone de 130 $ la tonne (tel que stipulé dans le PE de l’Alberta) d’ici 2030 pour les producteurs de sables bitumineux de l’Alberta serait inférieur à 50 cents le baril, soit l’équivalent d’un Timbit par baril de pétrole, contre 9 cents le baril aujourd’hui.

    Il n’existe par ailleurs aucune preuve que le système actuel de tarification du carbone industriel ait affecté la compétitivité de l’industrie. Il a été explicitement conçu pour ne pas le faire, tout en créant une incitation à la réduction des émissions. L’Institut climatique du Canada a analysé 17 années de données sur le commerce provincial, couvrant 10 provinces et 19 secteurs industriels. Après avoir pris en compte les cycles des matières premières, la demande américaine, les prix du pétrole et les tendances provinciales, nous n’avons trouvé aucune preuve statistiquement significative d’une contraction des exportations liée à la tarification du carbone. L’effet estimé moyen était indiscernable de zéro.

    Si quelqu’un vous dit que les coûts de mise en conformité avec la tarification du carbone industriel pour les entreprises des sables bitumineux sont ingérables, soit cette personne tente soit de vous induire en erreur, soit elle ne comprend pas le fonctionnement de cette tarification.
  2. Fait : Un système de tarification du carbone industriel amélioré ouvrira de nouveaux débouchés commerciaux pour le Canada.
    Fiction : La réforme de la tarification du carbone industriel empêchera les entreprises canadiennes de profiter des possibilités actuelles.

    Encore une fois, cette dernière affirmation ne correspond pas à la réalité.

    Alors que de nouvelles possibilités émergent du conflit dans le détroit d’Ormuz, il n’est tout simplement pas crédible de soutenir qu’une augmentation de quelques dizaines de centimes par baril due à la tarification du carbone industriel rendrait le pétrole albertain non concurrentiel, sachant que les profits se chiffrent en dizaines de dollars par baril. Un petit calcul rapide : une hausse soutenue de 60 $ par baril (comme on l’observe plus ou moins depuis le début du conflit avec l’Iran) se traduirait par 110 milliards de dollars de revenus supplémentaires par an pour le secteur. Statistique Canada calcule les profits moyens de l’industrie pétrolière et gazière à 50 %, ce qui représente environ 55 milliards de dollars de profits si cette manne actuelle se maintient pendant un an. Soit dit en passant, ce montant est environ cinq fois supérieur au coût total du projet de captage du carbone Pathways proposé.

    Les systèmes de tarification du carbone industriel deviennent de plus en plus, et non de moins en moins, communs dans le monde. Au cours des dix dernières années, le nombre de systèmes opérationnels à l’échelle mondiale a plus que doublé. En 2015, la tarification du carbone couvrait environ 12 % des émissions mondiales annuelles de gaz à effet de serre (GES). À ce jour, ces mécanismes couvrent près de 30 % des émissions mondiales de GES.

    L’une des raisons de cette situation est que les grandes instances, comme l’UE, disposent non seulement de leurs propres systèmes de tarification du carbone industriel, mais ont également instauré des droits de douane sur le carbone aux frontières, afin de pénaliser leurs partenaires commerciaux dont les systèmes de tarification du carbone industriel sont jugés insuffisants. Ainsi, la création de systèmes nationaux cohérents et efficaces de tarification du carbone est aujourd’hui littéralement le prix d’admission pour le commerce mondial.
  3. Fait : Oui, d’autres pays ont déjà mis en place des systèmes de tarification du carbone et des politiques supplémentaires pour réduire leurs émissions et maintenir la compétitivité de leur industrie.
    Fiction : Les autres pays producteurs de pétrole n’ont pas de système de tarification du carbone, alors pourquoi le Canada en aurait-il un?

    Comme je l’ai mentionné précédemment, la tarification du carbone industriel se généralise dans le monde entier, y compris dans les pays producteurs de pétrole. Parmi les pays dont les secteurs pétrolier et gazier ont mis en place des systèmes de tarification du carbone industriel, on peut citer le Royaume-Uni et la Norvège, qui appliquent chacun un prix du carbone beaucoup plus strict à leurs secteurs. L’Alberta et le Canada ne sont pas des exceptions aberrantes à cet égard. Dans d’autres grands pays producteurs de pétrole, comme l’Arabie saoudite, le gouvernement et l’industrie investissent des sommes considérables pour réduire les émissions par baril.

Les enjeux sont considérables et clairs. Selon les modélisations de l’Institut climatique du Canada, un marché du carbone industriel plus robuste en Alberta aurait un impact majeur sur les émissions. Il n’est pas exagéré de dire que la différence entre un protocole d’entente efficace et un protocole d’entente inefficace est déterminante pour la trajectoire du Canada vers la carboneutralité d’ici 2050.

Lorsqu’on prend des décisions importantes dans la vie, il est essentiel de se baser sur des faits plutôt que sur des fictions. Dans l’histoire de notre pays, la finalisation du protocole d’entente est un de ces moments cruciaux.

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