Les stratégies d’IA et d’électricité du Canada peuvent, et devraient, se renforcer mutuellement

Avec les bonnes politiques, les centres de données pourraient contribuer à bâtir un réseau électrique plus grand et plus propre, tel que le Canada en a besoin pour atteindre la carboneutralité; avec les mauvaises, ils feront grimper les tarifs et ancreront les émissions.

L’approche du Canada à l’égard des centres de données comporte des enjeux importants pour ses engagements climatiques. Avec des politiques appropriées, les centres de données peuvent devenir des locataires majeurs pour les réseaux électriques plus vastes, plus propres et plus intelligents dont la carboneutralité a besoin. En revanche, de mauvaises politiques peuvent entraîner une hausse des tarifs d’électricité, compliquer l’électrification et favoriser de nouveaux approvisionnements en électricité fortement émetteurs de gaz à effet de serre.

Il est donc impératif de veiller à ce que les stratégies canadiennes en matière d’intelligence artificielle (IA), d’électricité et de compétitivité climatique convergent. Et comme pour de nombreux enjeux politiques au Canada, la collaboration des gouvernements fédéral et provinciaux est essentielle.

Les centres de données risquent d’accroître encore les émissions 

Commençons par les défis. 

Le problème le plus évident est celui des émissions. Les centres de données ont besoin d’électricité, et ils la veulent rapidement. Cela pourrait entraîner une augmentation de la production d’électricité à partir de gaz naturel. Les centres de données pourraient « produire leur propre électricité » sous forme de gaz naturel (une source d’émissions importante), notamment en Alberta, province qui encourage cette approche. Bien que les chaînes d’approvisionnement des grandes turbines à gaz à cycle combiné connaissent de longs délais d’attente, d’autres options de gaz naturel pourraient être plus rapides et, dans des provinces comme l’Alberta, relativement peu coûteuses. 

Plus subtilement, il existe aussi un risque que les centres de données monopolisent l’électricité, au détriment de l’électrification. Si les réseaux électriques provinciaux ne parviennent pas à augmenter suffisamment rapidement leur production, d’autres utilisateurs risquent de ne pas pouvoir accéder à l’électricité en temps opportun. Cela pourrait également entraîner une hausse des prix de l’électricité, freinant ainsi l’adoption des pompes à chaleur et des véhicules électriques, ce qui compromettrait l’électrification, pourtant essentielle à la carboneutralité.

Dans les bonnes conditions, les centres de données peuvent réellement soutenir l’électrification

Voyons maintenant les possibilités. 

L’un des avantages potentiels des centres de données est leur capacité à stimuler les investissements du secteur privé dans le réseau électrique canadien. Nous savons que le réseau électrique canadien doit doubler de capacité pour fournir l’énergie nécessaire à l’électrification : il faut donc penser à de nouvelles capacités de production, mais tout aussi important, des infrastructures telles que des câbles pour relier l’offre et la demande et le stockage d’énergie, afin de contribuer à la création d’un réseau moderne et flexible. Les centres de données ont besoin d’électricité et sont prêts à payer pour des améliorations des réseaux électriques qui leur fournissent cette énergie, mais qui contribuent également à la mise en place d’un réseau durable et à consommation énergétique carboneutre.

Ils peuvent également favoriser la flexibilité du réseau, dans les bonnes conditions. Il s’agit d’un avantage considérable pour la fourniture d’électricité fiable à des tarifs concurrentiels. Rendre les réseaux plus flexibles permet aux gestionnaires de réseau de s’adapter rapidement aux fluctuations de l’offre et de la demande d’électricité. Tout réseau d’électricité doit répondre aux pics de consommation, mais un réseau flexible peut y parvenir sans surdimensionner ses infrastructures, qui resteraient autrement inutilisées une grande partie de l’année. Les réseaux flexibles optimisent l’utilisation des infrastructures existantes, déjà financées par les clients, et garantissent un approvisionnement en électricité stable et fiable. La flexibilité devient d’autant plus importante à mesure que les énergies solaire et éolienne sont mises en service, favorisant l’intégration de ces énergies variables, mais peu coûteuses.

Si les centres de données acceptent d’ajuster, de modifier, voire de réduire leur consommation d’électricité pendant de courtes périodes lors des pics de demande sur le réseau, ils peuvent rendre un service précieux en contribuant à l’équilibre entre l’offre et la demande sur les marchés de l’électricité. 

Les centres de données d’IA pourraient également favoriser la flexibilité par d’autres moyens, en aidant à prévoir la demande d’électricité avec plus de précision et en aidant d’autres grands utilisateurs industriels à déplacer une partie de leur utilisation hors des périodes de pointe.

L’emplacement des centres de données est également crucial : les implanter sur d’anciens sites industriels ou dans des zones disposant d’une capacité de réseau excédentaire réduit le besoin de câbles supplémentaires et peut donc réduire la pression sur les tarifs d’électricité.

En lien avec ces quatre points, les centres de données pourraient en fait créer une pressionà la baisse sur les tarifs futurs, si cela est fait correctement. Ils pourraient permettre de répartir les coûts du réseau électrique sur un grand nombre d’utilisateurs, ce qui réduirait les coûts moyens pour tous.

L’interface climat-IA est une question de fédéralisme

Il existe de nombreuses façons d’inciter les centres de données à maximiser leurs retombées sociales tout en minimisant leurs coûts. Les processus de raccordement au réseau et la tarification peuvent encourager les fournisseurs de centres de données à investir dans l’infrastructure électrique publique et à offrir au réseau la flexibilité nécessaire.

Mais voici la complication : ces leviers relèvent entièrement de la compétence provinciale. Hormis le transport d’électricité interprovincial, le gouvernement fédéral n’a que peu d’influence sur les réseaux électriques, même si ces derniers sont étroitement liés à des enjeux nationaux (climat, IA) qui relèvent de sa compétence.

Certaines provinces utilisent déjà ces outils. L’Alberta demande aux centres de données d’assurer leur propre alimentation électrique, comme mentionné précédemment. Le Québec a proposé des tarifs différenciés pour les centres de données, afin de tenir compte des investissements supplémentaires qu’ils nécessitent dans le réseau. Le Québec a également négocié des exigences de flexibilité de la demande dans le cadre d’une entente avec Microsoft. La Colombie-Britannique et le Québec utilisent un cadre de répartition concurrentielle qui met explicitement en balance les utilisations alternatives de la capacité limitée du réseau et la demande des centres de données.

Cependant, les provinces et les territoires ne partagent que partiellement les objectifs du gouvernement fédéral. Certes, ils souhaitent minimiser les hausses tarifaires et profiter des retombées économiques des centres de données. Mais leur engagement envers les objectifs nationaux en matière d’émissions et de climat est asymétrique. L’Alberta, par exemple, perçoit les avantages des centres de données, non seulement en termes de nouveaux investissements et de souveraineté des données, mais aussi en matière de nouvelle demande intérieure de gaz naturel produit dans la province, ce qui pourrait avoir des répercussions importantes sur les émissions. Le traitement ambigu de la nouvelle production d’électricité alimentée au gaz naturel dans le cadre de la Stratégie nationale sur l’électricité, récemment lancée, ainsi que le protocole d’entente Canada-Alberta final, reflètent ces intérêts asymétriques. 

Le gouvernement fédéral dispose également d’un levier d’action sur les politiques

Par conséquent, comme pour d’autres aspects des politiques climatiques, la coordination fédérale-provinciale est la meilleure solution pour relever ce défi. Pour une stratégie fédérale en matière d’IA, le véritable enjeu est le suivant : comment le gouvernement fédéral peut-il créer des mesures incitatives pour cette collaboration? 
Trois principaux types d’outils politiques sont disponibles.

Appelons le premier groupe les incitatifs conditionnels. Le gouvernement fédéral finance divers investissements dans les infrastructures informatiques et électriques, notamment des investissements de la Banque de l’infrastructure du Canada, des crédits d’impôt à l’investissement et du financement pour le transport d’électricité. Ces fonds, et tout soutien supplémentaire futur, devraient dépendre des engagements de rapprochement de l’offre propre et de la flexibilité de la demande de la part des centres de données (soit en modulant la demande, soit en investissant dans le stockage), ainsi qu’à l’adoption de règles provinciales incitant à la production de ces mesures incitatives.

Le deuxième groupe est constitué de mesures contraignantes. Les garanties climatiques fédérales peuvent inciter les centres de données à se conformer aux objectifs climatiques du Canada et à préserver la crédibilité du pays en matière de climat. Dans ce contexte, le Règlement fédéral sur l’électricité propre peut contribuer à décourager la production d’électricité à fortes émissions. Bien que ce Règlement ne s’applique pas à la nouvelle production d’électricité « derrière le compteur » (c’est-à-dire non raccordée au réseau), de nombreux centres de données privilégieront le raccordement au réseau en raison des avantages qu’il offre en matière de fiabilité. Par conséquent, la nouvelle production d’électricité serait assujettie au règlement fédéral. De même, une tarification du carbone industriel, bien conçue, peut inciter à privilégier des combinaisons d’énergies renouvelables et de stockage à faibles émissions de carbone, plutôt que la production d’électricité à partir de gaz naturel. Les provinces peuvent et devraient pouvoir élaborer des politiques provinciales équivalentes en fonction du contexte local. Cependant, des normes fédérales minimales sont essentielles pour encourager la production d’électricité à faible émission de carbone à l’échelle nationale. La suspension récente du Règlement sur l’électricité propre dans le cadre du protocole d’entente Canada-Alberta final soulève d’importantes questions sur le rôle futur de cette politique à l’échelle du pays.

Le troisième groupe concerne l’infrastructure de transparence. Cet ensemble d’outils politiques est actuellement sous-estimé et sous-exploré. Les renseignements concernant les émissions et les pratiques des centres de données sont opaques. Une norme nationale de déclaration sur l’IA propre, incluant l’attestation d’approvisionnement propre, la divulgation des émissions et la visibilité de la consommation derrière le compteur, serait peu coûteuse, aurait un fort impact et rendrait les mesures incitatives et dissuasives crédibles.

Les stratégies en matière de climat, d’électricité et d’IA peuvent se renforcer mutuellement

Concilier la souveraineté des données en matière d’IA et l’électrification, tout en relevant les défis du fédéralisme, n’est pas chose facile, mais ce n’est pas non plus impossible. Les enjeux sont considérables. Une architecture fédérale-provinciale crédible peut rassurer les entreprises de centres de données, déjà engagées dans la transition vers des normes d’approvisionnement plus strictes en matière de climat, quant à leurs achats. Avec une architecture adéquate, la stratégie climatique du Canada peut devenir un atout concurrentiel.

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