L’électricité et l’équité dans la transition énergétique du Canada

Carboneutraliser le secteur pétrogazier canadien

Les voies de transition pour le secteur pétrogazier

Mener une transition juste au Danemark

Le Danemark est le plus grand producteur pétrolier au monde résolu à cesser toute extraction de pétrole et de gaz. En décembre 2020, la grande majorité des parlementaires ont voté une loi visant la carboneutralité d’ici 2050, et l’abandon progressif planifié de l’exploitation pétrolière et gazière est essentiel à l’atteinte de cet objectif. Le Danemark annule ainsi toutes ses rondes d’approvisionnement futures dans la mer du Nord, où il exploite plus de 55 plateformes dans 19 champs de pétrole et de gaz. On peut lire dans la disposition : « Si nous voulons que nos enfants et nos petits-enfants vivent dans un monde qui respecte les obligations imposées par l’Accord de Paris, il faut abandonner progressivement les combustibles fossiles […] Il ne s’agit pas d’un choix, mais bien d’un devoir moral » (Nordsøen, 2020 : 1). Un tel changement doit nécessairement passer par une transition juste. Le Danemark entend aider les travailleurs à trouver un nouvel emploi bien rémunéré et soutenir les régions et les collectivités les plus touchées (Nordsøen, 2020).

Contexte

Le Danemark, dont la population avoisine les six millions d’habitants, se démarque à l’échelle mondiale dans la réduction de ses émissions de gaz à effet de serre (GES) et l’abandon progressif de sa production de pétrole et de gaz, sur son territoire comme à l’étranger. En tant que membre de l’Union européenne (UE), le Danemark élabore des politiques sur l’énergie et le climat qui cadrent avec les objectifs européens. Toutefois, ses cibles de réduction des émissions de GES sont nettement plus ambitieuses que celles énoncées par la loi européenne sur le climat1. Il compte ainsi réduire ses émissions de GES de 70 % d’ici 2030, comparativement à 55 % à l’échelle de l’UE. Sur le plan international, en 2021, le Danemark et le Costa Rica ont lancé conjointement la Beyond Oil & Gas Alliance (BOGA), qui appelle les États membres à se fixer une date limite pour mettre fin à leur exploration et à leur extraction pétrolière et gazière2. Jusqu’à présent, le Danemark est l’unique pays doté d’une importante filière pétrolière et gazière à prendre un engagement aussi clair dans l’ensemble de son économie. Depuis les années 1970, il y a un dialogue efficace entre les employeurs, les syndicats et le gouvernement danois sur les politiques industrielles et climatiques et la transition énergétique du charbon à l’éolien. Les récents engagements climatiques s’appuient sur ce dynamisme et cette solidarité sociale.

Oil rigs in Esbjerg Denmark

La filière pétrolière et gazière danoise remonte à la crise de l’embargo pétrolier du début des années 1970. Le Danemark a commencé à produire du pétrole et du gaz en 1972 et est devenu un pays exportateur net en 1997. La production a atteint un sommet en 2004, puis en 2018 le pays est redevenu un importateur net (Sperling et coll., 2021). Il occupe aujourd’hui une place plutôt mineure dans le marché mondial, soit environ 0,1 % (Statistical Review of World Energy, 2021). En 2020, le Danemark a produit environ 77 000 barils équivalent pétrole par jour. La même année, le Royaume-Uni et la Norvège ont produit respectivement environ un million et deux millions de barils par jour (EIA, 2020). Bien que le pétrole et le gaz demeurent importants pour l’économie danoise, au cours des 20 dernières années, la production de pétrole brut y a diminué de 41 % et celle de gaz naturel de 57 %, alors que la production d’énergies renouvelables y a grimpé d’environ 300 % (Energistyrelsen, 2022). On envisage actuellement d’augmenter la production de gaz naturel afin de réduire la dépendance à la production russe. Il s’agirait toutefois d’une mesure temporaire.

Le déclin de la productivité et de la rentabilité de ses gisements de pétrole et de gaz a accéléré la transition énergétique du Danemark. Sa dernière ronde d’approvisionnement (la huitième) n’a suscité que très peu d’intérêt auprès des sociétés énergétiques, signe que le secteur est peu viable à long terme (Sperling et coll., 2021). Dans ces conditions, le milieu politique et les entreprises ont appuyé l’abandon progressif planifié du pétrole et du gaz dans la mer du Nord, et le gouvernement a soutenu les investissements dans la captation, l’utilisation et le stockage du carbone (CUSC), l’énergie éolienne en mer et les substituts de combustibles fossiles. On observe un soutien croissant depuis un certain temps. L’objectif d’abandonner le pétrole et le gaz d’ici 2050 a été annoncé dès 2006, puis bonifié d’une stratégie misant à 100 % sur les énergies renouvelables en 2011 sous un gouvernement conservateur. La loi de 2020 sur la carboneutralité (loi du Danemark sur le climat) est venue sceller ces intentions dans une importante coalition politique (réunissant la gauche et le centre droit), fournissant un niveau de stabilité rarement vu dans nombre d’autres compétences. Cette assise solide envoie également un message fort aux entreprises et fournit un cadre cohérent pour l’investissement. 

Chacune de ces décisions n’est pas uniquement le fait des gouvernements; une coalition d’ONG, de syndicats et d’organisations de la société civile a grandement contribué à promouvoir l’abandon du pétrole, notamment en lançant en 2020 une campagne collective appelant à « Cesser de chercher du pétrole MAINTENANT », précipitant ainsi la fin de la huitième ronde d’approvisionnement du Danemark. De nombreux militants soutenaient que l’abandon progressif s’échelonnait sur une trop longue période et qu’il fallait resserrer l’échéancier; cependant, le gouvernement estimait que le coût des rachats de contrats était trop élevé.

Abandonner les activités pétrolières et gazières aura des répercussions importantes sur l’emploi et les finances du pays. De 1972 à 2019, l’extraction de pétrole et de gaz dans la mer du Nord a généré des revenus pour l’État de plus de 100 milliards de dollars canadiens (541 milliards de couronnes danoises). Le coût de l’annulation des approvisionnements futurs et de l’obligation de cesser la production en 2050 est évalué à 2,45 milliards de dollars canadiens (13 milliards de couronnes danoises) en perte de recettes publiques (Energistyrelsen, 2022)3. Outre l’aspect financier, les conséquences sur l’emploi dans le secteur sont aussi très préoccupantes. On estime à 10 000 personnes le nombre de travailleurs directement employés dans l’extraction du pétrole et du gaz et à 16 000 le nombre d’emplois indirects, ce qui représente environ 1 % de la main-d’œuvre danoise. (Sperling et coll., 2021)4. La majorité des emplois du secteur est concentrée à Esbjerg – le pôle énergétique du Danemark, situé sur la côte ouest de la péninsule du Jutland dans le sud-ouest du pays.

Réponse politique et gestion des transitions

La loi de 2020 sur la carboneutralité du Danemark comportait une initiative de transition juste dans le port d’Esbjerg et les environs, où est concentré le secteur de l’énergie. Selon le consensus politique, la mer du Nord demeurera le centre névralgique de la production d’énergie, mais au lieu d’y produire du pétrole et du gaz, on misera sur l’éolien et d’autres sources d’énergies renouvelables. Ainsi, la transition juste du Danemark s’effectuera in situ; les nouvelles activités économiques s’inscrivent dans des secteurs qui nécessitent sensiblement les mêmes compétences et expertises que celui du pétrole et du gaz. Même en réorientant son économie, la région d’Esbjerg maintiendra le cap sur l’énergie, tout en conservant son identité. L’essor important des énergies renouvelables et leur efficacité éprouvée présentent peu de risques pour les travailleurs, les entreprises et la collectivité.

Dans un tel contexte, l’approche du Danemark a été d’obtenir des investissements importants dans la recherche et l’innovation portant sur les énergies durables, et de mettre en place une réglementation efficace qui favorise les investissements dans le secteur et l’infrastructure de transport permettant l’exportation. Entretenir des liens étroits avec le secteur et les syndicats fait partie intégrante de cette approche. Le Danemark est doté à la fois d’un ministère de l’Environnement et d’un ministère du Climat, de l’Énergie et de l’Approvisionnement. Ensemble, ils s’occupent de coordonner les politiques de la transition juste. Dans le cadre des efforts climatiques du pays, le gouvernement a noué 14 partenariats avec des entreprises et, en 2019, a lancé un forum sur l’économie verte afin de renforcer le dialogue entre le gouvernement, les entreprises et le mouvement syndical sur les avenues qu’ouvre la transition verte des entreprises et ce qui pourrait nuire à sa mise en œuvre (ministère du Climat, de l’Énergie et de l’Approvisionnement du Danemark, 2022b).

Le ministère du Climat, de l’Énergie et de l’Approvisionnement collabore également avec 10 autres pays européens dans le but de réduire les coûts de l’énergie éolienne en mer et de développer le marché européen pour l’énergie éolienne de la mer du Nord5. La Commission européenne estime que cette énergie sera en mesure de couvrir jusqu’à 12 % de la consommation d’électricité de l’UE en 2030 et jusqu’à 20 % en 2040. La mer du Nord, d’ailleurs surnommée la Silicon Valley de l’énergie éolienne en mer, pourrait potentiellement desservir toute l’Europe (ministère du Climat, de l’Énergie et de l’Approvisionnement du Danemark, 2022a). Les entreprises danoises sont des chefs de file mondiaux dans le domaine de l’énergie éolienne en mer, et plus de 31 000 travailleurs œuvrent dans le secteur au pays (ministère du Climat, de l’Énergie et de l’Approvisionnement du Danemark, 2022a). L’accord de 2020 sur l’abandon progressif du gaz prévoit un investissement de 17 millions de dollars canadiens (90 millions de couronnes danoises) d’ici 2025, destiné à soutenir l’expansion du port d’Esbjerg en vue d’en faire le centre névralgique de l’énergie éolienne en mer à grande échelle. Bien que le secteur fasse l’objet d’appuis importants, le Danemark compte aménager les premiers parcs éoliens non subventionnés d’Europe, et on s’attend à ce qu’ils fournissent l’énergie la moins chère du continent – surpassée uniquement par l’éolien terrestre (ministère du Climat, de l’Énergie et de l’Approvisionnement du Danemark, 2022a).

Dans le cadre de la transition, les travailleurs du pétrole et du gaz en mer qui approchent de la retraite ont droit à une rente anticipée. Toutefois, on prévoit que les nouvelles entreprises de production d’énergie en mer seront la principale source de croissance et d’emplois pendant la transition (Sperling et coll., 2021). En 2015, une évaluation de poids de la capacité du Danemark à combler la totalité de ses besoins en énergies renouvelables d’ici 2050 estimait que 50 000 emplois supplémentaires seraient créés annuellement d’ici là (Vad Mathiesen et coll., 2015)6. Selon cette analyse, « les réseaux d’énergies renouvelables créent davantage d’emplois au pays que ne le feraient les énergies fossiles, et plus on investira tôt, plus les effets sur l’emploi se feront sentir rapidement » (Vad Mathiesen et coll., 2015). On y précisait aussi que l’innovation et le potentiel d’exportation pourraient stimuler encore davantage la création d’emplois et l’économie. Ces facteurs pourraient être absolument déterminants à long terme pour la situation de l’emploi au Danemark, car ils ont le potentiel de générer des exportations annuelles de 20 milliards d’euros, ce qui créerait jusqu’à 150 000 emplois d’ici 2050 (Vad Mathiesen et coll., 2015)7. Par ailleurs, des évaluations plus récentes réalisées par des syndicats importants abondent dans le même sens à l’égard du potentiel des investissements dans les énergies vertes pour l’économie et l’emploi. Il y a également eu une forte croissance dans le secteur des technologies associées aux énergies renouvelables8

Le solide État-providence du Danemark, où l’inégalité des revenus est parmi les plus faibles des pays de l’OCDE, favorise également une transition en douceur. Son célèbre modèle de flexisécurité facilite l’embauche et la mise à pied de travailleurs sans compromettre leur sécurité financière grâce à un système robuste d’aide sociale et de soutien à l’emploi. Des politiques dynamiques sur le travail et l’éducation permettent aux travailleurs d’acquérir les compétences requises pour changer d’emploi. Par exemple, l’autorité portuaire municipale qui gère le port d’Esbjerg fonde une « académie en mer » en collaboration avec la Fédération unie des travailleurs danois, afin de fournir de la formation sur les énergies renouvelables et les secteurs connexes. Le port d’Esbjerg est un carrefour de transport multimodal international qui emploie une dizaine de milliers de personnes dans 200 entreprises et joue un rôle déterminant dans la transition. Esbjerg, qui compte 116 000 habitants, est la cinquième municipalité du Danemark.

Le Danemark a entrepris de devenir un pionnier dans la gestion de la transition pour les travailleurs en tirant parti des nouvelles occasions qui se présentent à lui. Par exemple, la première ministre du Danemark, Mette Frederiksen, dirige la nouvelle commission mondiale sur les transitions énergétiques axées sur l’être humain de l’Agence internationale de l’énergie. Les ministères danois responsables du climat, de l’énergie et du commerce comptent tous des initiatives internationales de premier plan parmi leurs priorités. À cet égard, une des réalisations remarquables du Danemark est la création d’un fonds vert (constitué en 2020) destiné au développement et à la diffusion des technologies, à la conversion aux énergies renouvelables, au stockage et à l’économie d’énergie et à l’exportation mondiale de technologies vertes, particulièrement dans l’éolien. Le fonds cumule des engagements financiers de 4,7 milliards de dollars canadiens (25 milliards de couronnes danoises). L’approche de la décarbonisation du Danemark comporte à la fois une dimension intérieure et extérieure : elle vise à augmenter l’innovation et la productivité des entreprises nationales et à faire voyager son expertise, en renforçant ses avantages comparatifs et concurrentiels.

Progrès réalisés à ce jour

L’abandon progressif du pétrole et du gaz au Danemark est accompagné d’ambitieux objectifs climatiques. En annonçant cette nouvelle direction, le gouvernement danois a souligné l’importance d’en faire une transition juste pour les travailleurs et les collectivités, tout particulièrement à Esbjerg, où se concentrent les emplois dans le pétrole et le gaz. Toutefois, à la différence d’autres pays menant une telle initiative, l’usage du terme « transition juste » est beaucoup moins fréquent dans les rapports publics et aucun processus officiel de transition juste ne fait l’objet de suivis et de rapports. Le Danemark est certes doté d’un conseil sur les changements climatiques composé d’experts indépendants, qui propose des solutions politiques efficientes aux enjeux climatiques. Mais les rapports de ce conseil ne traitent pas précisément du caractère juste de la transition (voir par exemple Klimaraadet, 2022).

Industrial area in Copenhagen with large silos, concrete, chimneys and a wind generator.

Cependant, les solides filets sociaux du Danemark renforcent l’équité de la distribution des coûts et des bénéfices entre les divers groupes et des mécanismes d’indemnisation (Bennett et coll., 2019). De plus, le concept de transition juste n’est pas nouveau dans le contexte danois. Le gouvernement, les entreprises et les syndicats collaborent depuis longtemps pour diriger activement les transitions. En dialoguant avec le public et en méritant sa confiance, l’État renforce les aspects de la justice que sont la procédure et la reconnaissance, en reconnaissant les parties prenantes et en adoptant des processus valides pour la planification et la gestion des transitions. Il y a également dans la conception des politiques une sensibilité à l’égard des disparités et inégalités socio-économiques. On s’attend à ce que les objectifs climatiques du Danemark engendrent une augmentation des coûts d’électricité, de chauffage et de transport à cause des nouvelles taxes et nouveaux investissements. Même si cette hausse devrait être contrebalancée par une plus grande efficacité énergétique et le recours aux énergies renouvelables à moyen et à long terme, les gouvernements ont mis en place des subventions pour aider les ménages les plus démunis à payer les coûts élevés de l’énergie.

Le Danemark atteint-il ses objectifs? L’emploi et l’investissement dans le secteur des énergies renouvelables ont connu une croissance considérable au cours des deux dernières décennies et tout porte à croire que la tendance se maintiendra. Le Viking Link, un nouveau câble d’alimentation reliant le Danemark et le Royaume-Uni, et l’agrandissement du réseau électrique entre Holstebro et la frontière dano-allemande renforcent encore davantage l’économie éolienne. Des signaux précoces suggèrent également que la guerre que la Russie mène à l’Ukraine a pour effet de renforcer les engagements en matière d’énergies renouvelables de l’UE. Le peu de réticences que suscite l’approche du Danemark jusqu’à présent – lorsqu’on considère le consensus sociétal et parlementaire – reflète également un haut niveau d’acceptation et d’adhésion.

Leçons pour le Canada

Globalement, l’approche du Danemark repose sur l’investissement dans les énergies renouvelables et la collaboration avec le secteur privé et les syndicats dans le but de stimuler le secteur émergent des énergies vertes. La production de pétrole était déjà en déclin dans le pays, représentant une petite portion de la production économique danoise et employant environ 1 % de la main-d’œuvre. (La situation s’apparente à celle du Canada, où le secteur emploie aussi 1 % de la main-d’œuvre.) Ce contexte, en plus de la structure gouvernementale centralisée et unitaire du Danemark, constituait un environnement propice à la formulation d’engagements fermes et au consensus de l’ensemble du parlement, fournissant ainsi au marché et aux entreprises des signaux clairs les incitant à investir dans les énergies renouvelables. Les mesures d’appui et les investissements publics dans l’énergie stimulent le secteur des énergies renouvelables, alors que le rôle de plus en plus prépondérant du Danemark sur la scène internationale consolide son expertise dans la transition mondiale vers la sobriété en carbone.

Un aspect critique de la planification et de la gestion de la transition mondiale vers la sobriété en carbone est de déterminer vers quelles nouvelles occasions les travailleurs et les collectivités pourront se tourner. Au Danemark, la réponse est claire : les énergies renouvelables, et l’éolien en particulier. Ainsi, le Canada peut tirer quelques leçons de l’expérience danoise :

  • Mettre en place une réglementation fiable et cohérente : Les engagements climatiques multipartites du Danemark rendent ses objectifs de décarbonisation clairs à court, à moyen et à long terme. Sa structure réglementaire soutient ce processus et crée un environnement favorable à l’investissement dans les énergies vertes.
  • Tirer parti des atouts concurrentiels : Les instances canadiennes pourraient s’inspirer du Danemark en développant une vision claire de leurs capacités et de leurs avantages comparatifs, en investissant dans ces forces et en les faisant connaître au reste du monde. Les relations internationales et le partage des connaissances sont des éléments clés de la stratégie de transition juste du Danemark.
  • Favoriser la concertation et le dialogue : L’exemple du Danemark souligne l’importance du dialogue avec les parties prenantes et les détenteurs de droits importants. Le Danemark a une longue tradition de concertation entre les syndicats, le privé et les gouvernements dans un contexte de transition. Ces antécédents ont facilité l’atteinte d’un consensus sur l’abandon progressif du pétrole et du gaz, lequel est soutenu par des partenariats visant à gérer le processus de transition. 

Conclusion     

Pour le ministre du Climat, de l’Énergie et de l’Approvisionnement du Danemark, Dan Jørgensen, « la science est claire à ce propos – il faut mettre fin à l’ère des énergies fossiles » (Centre régional d’information des Nations unies pour l’Europe occidentale, 2021). La transition énergétique du Danemark est déjà bien amorcée. En tant que nation relativement petite, le Danemark fait preuve d’un dynamisme remarquable pour atteindre ses objectifs. Dans ce cas-ci, la filière énergétique danoise emprunte une direction claire. Les investissements dans l’éolien s’avèrent profitables et les emplois dans le domaine nécessitent de nombreuses compétences compatibles avec celles du pétrole et du gaz. Par ailleurs, la robustesse de l’État-providence réduit les risques de la transition énergétique pour les travailleurs touchés (directement ou indirectement). Les mesures d’aide sociale et de soutien à l’emploi atténuent les injustices et les inégalités.

Toute opinion, erreur ou omission relève uniquement de l’auteur.

Références

Bennett, Nathan J. et coll. 2019. « Just Transformations to Sustainability. » Sustainability, 11 (14) : 3881. doi : 10.3390/su11143881

Centre régional d’information des Nations unies pour l’Europe occidentale. 2021. « Denmark, Sweden and Greenland in a new global alliance to seek an end to oil and gas production. » 12 novembre. https://unric.org/en/denmark-sweden-and-greenland-in-a-new-global-alliance-to-seek-an-end-to-oil-and-gas-production/

Energistyrelsen. 2022. « Danish Energy Agency. » Gouvernement du Danemark. https://ens.dk/en

Klimaraadet. 2022. « Statusrapport 2022 : Danmarks Nationale Klimamål Og Internationale Forpligtelser. » 25 février. https://klimaraadet.dk/sites/default/files/downloads/statusrapport_2022_webpdf_final.pdf  

Mathiesen, Ken. 2021. « Olieindustrien Glæder Sig over Aftale Om CO2-Lagring i Nordsøen: Grønt Lys Til Nyt Eventyr Med Flere Tusinde Job. » Jydske Vestkysten. 15 décembre. https://jv.dk/artikel/olieindustrien-glæder-sig-over-aftale-om-co2-lagring-i-nordsøen-grønt-lys-til-nyt-eventyr-med-flere-tusinde-job

Ministère du Climat, de l’Énergie et de l’Approvisionnement du Danemark. 2022a. « North Seas Energy Cooperation. » Gouvernement du Danemark. https://kefm.dk/globale-samarbejder/nordsoesamarbejdet 

———. 2022b. « Regeringens Klimapartnerskaber. » Gouvernement du Danemark. https://kefm.dk/klima-og-vejr/regeringens-klimapartnerskaber-og-groent-erhvervsforum

Nicolas, Elena Sanchez. 2020. « Denmark to Stop North Sea Oil Drilling in 2050. » UE Observer. 7 décembre. https://euobserver.com/nordic/150287

Nordsøen. 2020. « Aftale mellem regeringen (Socialdemokratiet), Venstre, Dansk Folkeparti, Radikale Venstre, Socialistisk Folkeparti og Det Konservative Folkeparti om fremtiden for olie- og gasindvinding i Nordsøen af 3. december 2020 » https://kefm.dk/Media/0/3/Nordsøaftale.pdf 

Sperling, Karl et coll. 2021. « Denmark without Oil and Gas Production: Opportunities and Challenges. » Université Aalborg : 1-35. https://vbn.aau.dk/en/publications/Danemark-without-oil-and-gas-production-opportunities-and-challeng

Statistical Review of World Energy. 2021. « Full Report – Statistical Review of World Energy 2021. » British Petroleum. https://www.bp.com/content/dam/bp/business-sites/en/global/corporate/pdfs/energy-economics/statistical-review/bp-stats-review-2021-full-report.pdf

Vad Mathiesen, Brian et coll. 2015. « Aalborg Universitet IDA’s Energy Vision 2050 A Smart Energy System Strategy for 100% Renewable Denmark. » UniversitéAalborg : 1-159. https://vbn.aau.dk/en/publications/idas-energy-vision-2050-a-smart-energy-system-strategy-for-100-re


1 En juin 2021, l’UE a adopté la loi européenne sur le climat, visant la carboneutralité de l’EU d’ici 2050. La loi comprend aussi l’objectif intermédiaire de réduire les émissions de GES d’au moins 55 % d’ici 2030 par rapport aux concentrations de 1990.

2 L’alliance, lancée lors de la COP26, compte également la Suède et le Groenland comme autres pays nordiques, ainsi que la France, l’Irlande, le Québec et le pays de Galles.

3 Estimation basée sur la production quotidienne moyenne en 2020 : 83 000 barils de pétrole brut et 21 000 barils équivalents pétrole (Energistyrelsen, 2022).

4 Il est à noter que ces chiffres sont ceux de Oil & Gas Denmark, l’organisation danoise qui s’occupe du secteur du pétrole et du gaz en amont, et qu’ils ont été remis en question par des ONG qui estiment que les travailleurs touchés sont en réalité moins nombreux (Sperling et coll., 2021).

5 La North Seas Energy Cooperation est une association de réseaux d’énergie éolienne et d’électricité en mer du Nord de la Belgique, des Pays-Bas, du Luxembourg, de l’Irlande, du Royaume-Uni, de la France, de la Norvège, de la Suède, de l’Allemagne et du Danemark avec la participation de la Commission européenne.

6 Chiffre tiré d’une évaluation de la mise en application de la IDA Energy Vision 2050 (un rapport de l’association des ingénieurs du Danemark). Cet apport constitue le résultat net comparé à la référence pour les énergies fossiles (Vad Mathiesen et coll., 2015).

7 En supposant un taux d’importations de 50 % (pour consulter le scénario de référence, voir Vad Mathiesen et coll., 2015).

8 Voir par exemple l’analyse de Dansk Metal (le syndicat des métallurgistes), qui anticipe environ 3 000 nouveaux emplois liés à la CUSC dans le secteur d’Esbjerg dans un avenir rapproché (Mathiesen, 2021).

Mener une transition juste en Écosse

L’Écosse est dotée d’une importante filière pétrolière et gazière dans la mer du Nord. Le secteur est un employeur majeur, contribuant à environ 5 % du PIB de l’Écosse (2019) et comptant pour environ 90 % de toute l’énergie primaire de l’État (2015) (gouvernement de l’Écosse, 2022c). Les objectifs écossais de réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES) sont parmi les plus ambitieux de toutes les économies avancées. En 2019, le gouvernement de l’Écosse a amorcé la planification d’une transition juste, et travaille maintenant à mettre en œuvre sa stratégie nationale de transformation économique, comprenant des plans particuliers pour les secteurs à fortes émissions. On s’attaque d’abord au secteur de l’énergie. L’Écosse devra réaliser des progrès rapides pour atteindre ses objectifs climatiques élevés et mener à bien une transition juste.

Contexte

En 2019, le Royaume-Uni est devenu la première économie majeure à se fixer un objectif contraignant de carboneutralité d’ici 2050. L’Écosse – dont le gouvernement régional est issu de la décentralisation des pouvoirs (dévolution) de Westminster, le siège du Parlement du Royaume-Uni – poursuit un objectif encore plus ambitieux : réduire ses émissions de GES de 75 % d’ici 2030 (par rapport au niveau de 1990) et atteindre la carboneutralité d’ici 2045. Ces cibles tiennent compte des principes de la transition juste. Le plan climatique écossais prévoit une transformation rapide dans toutes les sphères de l’économie et de la société, tout en « assurant un cheminement équitable et un avenir meilleur pour tous – peu importe où l’on vit, ce qu’on fait et qui l’on est » (gouvernement de l’Écosse, 2022b). Toutefois, une sortie du pétrole et du gaz n’est pas envisagée; l’Écosse est plutôt résolue à poursuivre l’exploration et la production en espérant que les investissements dans les énergies renouvelables et dans les technologies de captation, d’utilisation et de stockage du carbone (CUSC) entraînent une réduction des émissions du secteur.

L’Écosse n’est pas à sa première transition économique majeure. Dans les années 1980, la transition mal orchestrée du secteur du charbon a mené à de profondes inégalités qui ont perduré durant des décennies dans les régions touchées. Par ailleurs, depuis les années 1990, le secteur pétrolier de la mer du Nord connaît des déclins intermittents et le nombre d’emplois du pétrole et du gaz a chuté de presque 40 % au cours des cinq dernières années seulement (Oil and Gas UK, 2021), creusant encore davantage les inégalités. En 2017, un Partenariat de transition juste – une coalition de syndicats et d’ONG environnementales – s’est formé pour revendiquer une commission indépendante ayant le pouvoir légal, à longue échéance, de suivre l’application de la loi sur le climat du gouvernement et de veiller au respect des principes de la transition juste. En 2019, le gouvernement de l’Écosse a répondu à la demande en mettant sur pied une Commission de transition juste qui disposerait de deux ans pour émettre des recommandations « pratiques, accessibles et réalisables » aux ministres écossais sur l’application de ces principes. La Commission avait aussi comme mandat de voir à l’adéquation entre les objectifs climatiques et les principes de transition juste.

Au cours des deux années de son mandat, la Commission de transition juste a mobilisé le public et les intervenants importants lors de réunions, d’assemblées locales et de visites des lieux un peu partout en Écosse. Les discussions auxquelles ces événements ont donné lieu portaient sur l’ensemble de l’économie et de la société. En 2021, la Commission a soumis au gouvernement son rapport final, dans lequel elle formulait quatre recommandations principales :

  1. Conduire une transition vers la carboneutralité ordonnée et structurée qui génère des retombées et des occasions pour tous les habitants de l’Écosse.
  2. Faciliter la formation et l’acquisition des compétences dont les travailleurs auront besoin pour tirer parti de la transition vers la carboneutralité.
  3. Outiller et revigorer les collectivités et renforcer les économies locales.
  4. Promouvoir massivement les bienfaits de la lutte contre les changements climatiques; répartir la facture climatique selon la capacité financière de chacun (Commission de transition juste, 2021).

Le gouvernement a accepté en bloc les recommandations de la Commission et établira un Cadre national de planification de la transition juste pour organiser le passage à une économie carboneutre. Le Cadre de planification comprendra des plans détaillés pour certains secteurs. De plus, un poste de ministre subalterne – ministre de la Transition juste, de l’Emploi et du Travail équitable – a été créé afin de coordonner ces actions. Une nouvelle Commission de transition juste officielle permanente jouera un rôle de conseil et sera chargée de suivre et d’évaluer l’avancement des objectifs clés1.

Réponse politique et gestion des transitions

La priorité était de développer un plan de transition pour le secteur de l’énergie. Comme c’est également le cas pour de nombreux territoires, y compris le Canada, l’objectif de carboneutralité d’ici 2045 de l’Écosse s’accompagne d’une « optimisation de la récupération du pétrole et du gaz » dans l’avenir prévisible. Le soutien financier du gouvernement à l’exploration et à la production de pétrole et de gaz est conditionnel aux investissements dans la transition vers les énergies renouvelables. Il appuie les technologies de CUSC, les énergies de substitution (hydrogène et pile à combustible à hydrogène), la mise hors service des installations de production pétrolière et gazière, et la transition des travailleurs vers de nouveaux emplois.

À l’échelle du Royaume-Uni, un groupe de décideurs du secteur pétrolier et gazier invite les dirigeants des secteurs privé et public à se concerter sur ces questions. Le regroupement a conçu sa propre feuille de route pour la réduction des émissions de GES d’ici 2035, comprenant des mesures clés en matière de perfectionnement professionnel, de technologie, d’innovation et de réductions des émissions (Oil and Gas UK, 2022). La Commission de transition juste reconnaît de la valeur à ces efforts, mais souligne l’importance de leur cohérence avec les objectifs de réductions des émissions prévus par la loi (Commission de transition juste, 2020). La décentralisation et l’exclusivité des compétences compliquent aussi la reddition de comptes. Par exemple, l’octroi de licences d’exploitation de pétrole et de gaz en mer relève exclusivement du gouvernement du Royaume-Uni, alors que l’octroi de licences d’exploitation à terre a été transféré à l’Écosse en 20162. On craint également que le plan dirigé par le secteur privé ne traite pas adéquatement de la situation des travailleurs.

Alors que les initiatives se poursuivent, le secteur a déjà amorcé sa transition. De 2015 à 2020, le prix du pétrole brut a connu plusieurs baisses entraînant des pertes d’emploi; la situation s’est ensuite aggravée durant la période de repli économique causée par la pandémie de COVID-19. Même lorsque le prix de l’essence a remonté en 2022, les emplois n’ont jamais retrouvé les niveaux antérieurs. Des initiatives sont en cours pour tenter de surmonter ces difficultés. Le Plan pour la main-d’œuvre du secteur pétrolier et gazier du gouvernement du Royaume-Uni (2016) vise à aider les travailleurs licenciés à se trouver un emploi dans un autre secteur qui nécessite des compétences semblables, grâce à des plateformes en ligne3. Les récents objectifs climatiques de l’Écosse (2020) prévoient un fonds d’emplois verts de 100 millions de livres sterling (165 millions de dollars canadiens) ayant pour but de soutenir les investissements dans les entreprises sobres en carbone, et la Green Jobs Workforce Academy – un service destiné aux travailleurs à la recherche d’un emploi dans une entreprise verte.

The largest wind farm installation vessel in the world and wind turbine installed off the coast of Aberdeen. Balmedie, Aberdeenshire, Scotland, UK. April 11th 2018

Par ailleurs, on espère fermement que les investissements dans les énergies renouvelables faciliteront la transition de la main-d’œuvre. Un rapport récent de l’Université Robert Gordon estimait qu’en 2030, environ 200 000 travailleurs seraient nécessaires pour développer l’énergie éolienne en mer, l’hydrogène et les entreprises de CUSC, parallèlement aux activités pétrolières et gazières existantes. Cependant, les investissements dans le perfectionnement et le recyclage professionnel demeurent jusqu’à maintenant modestes et l’accent mis sur les services en ligne pourrait en limiter la portée, étant donné que les travailleurs ne sont pas tous habiles en informatique.

Le développement régional fait également partie intégrante de la transition juste de l’Écosse. Des reculs de l’emploi ont touché de manière disproportionnée certaines régions, comme l’Aberdeenshire dans le Nord-Est, où les emplois sont fortement concentrés dans le pétrole et le gaz en mer. À la suite du Brexit, le Royaume-Uni et l’Écosse ont dû repenser leurs approches du développement régional. L’Écosse a déjà mis sur pied un fonds de développement régional de 500 millions de livres sterling (827 millions de dollars canadiens), afin de soutenir la transition énergétique dans les régions du Nord-Est et du Moray. Le fonds comprend aussi des investissements garantis et des prêts aux petites et moyennes entreprises.

Toutes les régions et communautés urbaines écossaises ont adopté des ententes de développement régional – accords entre les gouvernements de l’Écosse et du Royaume-Uni et les collectivités locales visant à favoriser le développement économique à long terme. Certaines de ces ententes comportent aussi des objectifs de transition juste. Par exemple, sous l’entente d’Aberdeen (qui en est à sa cinquième année), le centre des technologies du pétrole et du gaz est devenu le centre des technologies carboneutres, et son mandat est désormais de concevoir des outils permettant d’accélérer la transition du secteur pétrolier de la mer du Nord vers la carboneutralité (Invest Aberdeen, 2022). Cependant, comme elles ont été pensées indépendamment du processus de création du Cadre de planification de transition juste, les ententes de stratégie économique locale ne s’alignent pas nécessairement sur les objectifs de transition juste.

Parmi les autres initiatives pouvant contribuer à l’atteinte des objectifs de transition juste, on retrouve le programme de relance de l’Écosse dirigé par le Royaume-Uni, qui a pour but de stimuler les investissements dans les régions qui accusent un certain retard économique et de réduire les inégalités territoriales. Enfin, le gouvernement de l’Écosse prévoit de développer des ports francs verts, c’est-à-dire de grandes zones reliées au réseau ferroviaire et dotées d’infrastructures portuaires et aéroportuaires où les exploitants et les entreprises pourront tirer parti d’incitatifs fiscaux et d’autres avantages. Pour y être admissibles, ils doivent soutenir « une transition juste vers la carboneutralité d’ici 2045 et la création d’emplois de qualité offrant un bon salaire et de bonnes conditions » (gouvernement de l’Écosse, 2022a). Il s’agit d’une tentative d’introduire des concepts de transition juste dans les zones d’investissements commerciaux et de créer un environnement concurrentiel propice à l’excellence en fabrication de technologies vertes.

Progrès réalisés à ce jour

L’Écosse commence tout juste à mettre en œuvre son Cadre de planification de transition juste, et il est donc encore trop tôt pour en évaluer l’incidence. La nouvelle approche du cadre national, qui fait appel à la responsabilisation des ministères et comprend une commission indépendante fournissant un service-conseil et le suivi des progrès, semble assez robuste devant la complexité et l’ampleur du défi. On projette déjà à l’échelle nationale d’organiser un dialogue auquel participeront les intervenants et détenteurs de droits définis par la première Commission de transition juste. Le gouvernement de l’Écosse s’est aussi associé à la démarche et conçoit la transition juste comme une fin – un avenir plus équitable et plus vert pour tous – et un processus qui doit passer par la coopération (gouvernement de l’Écosse, 2021). Il sera important que le nouveau cadre permette d’élargir et de renforcer l’apport de la première Commission de transition juste dans l’élaboration de nouveaux plans de transition sectoriels.

Le Royaume-Uni a réalisé d’importants progrès dans la réduction de ses GES. Le Climate Action Tracker qualifie les efforts climatiques du pays de « presque suffisants »; ils correspondraient à un réchauffement planétaire moyen de moins de 2 °C (Climate Action Tracker, 2021). L’Écosse a réduit ses émissions plus vite que la moyenne du Royaume-Uni, grâce à la rapidité et à l’ampleur de la décarbonisation de son électricité (Comité des changements climatiques du Royaume-Uni, 2021). La loi de 2009 sur les changements climatiques et la loi de 2019 sur les cibles de réduction des émissions de gaz à effet de serre (deux lois écossaises) prévoient des objectifs annuels de réduction permettant à l’Écosse de rester sur la voie de la carboneutralité. Le Comité des changements climatiques publie annuellement un rapport indépendant afin d’en suivre l’avancement. Or, bien que l’Écosse réalise des progrès, selon la dernière évaluation du Comité (2021), elle n’en fait pas assez sur le plan de l’adaptation, laquelle joue un rôle important dans les processus de transition juste (Comité des changements climatiques du Royaume-Uni, 2022).

On observe également des contradictions dans l’approche empruntée par l’Écosse dans la transition de sa filière pétrolière et gazière, même si elle est indispensable à l’atteinte de la carboneutralité. Comme mentionné précédemment, il n’y a pas d’échéance clairement établie pour mettre fin à l’exploration et à la production de pétrole et de gaz, ce qui laisse planer une incertitude considérable sur le calendrier d’abandon progressif du secteur contraire à l’approche de la transition juste. Des facteurs externes, comme l’invasion russe en Ukraine et l’annulation du gazoduc Nord Stream 2, pourraient continuer de faire grimper le prix du pétrole et du gaz à l’échelle mondiale, rendant plus attrayants les investissements dans le secteur.

Un flou demeure aussi sur l’élaboration de plans à l’échelle locale et leur cohérence avec les vastes réformes sectorielles. Aucun plan de transition juste définissant les atouts et les occasions des régions et créant des coalitions de mise en œuvre n’a encore été élaboré par les collectivités. Cependant, il existe un modèle de collaboration que l’Écosse pourrait utiliser pour amorcer ce processus. Les partenariats économiques régionaux sont des collaborations entre les collectivités locales, le secteur privé, les établissements d’enseignement et de formation, les agences d’entreprises et de développement des compétences, les ONG et la société civile. Le gouvernement a déjà appuyé plusieurs de ces partenariats et ces regroupements pourraient servir à planifier les transitions justes à l’échelle régionale. La nouvelle commission permanente vouée à la transition aura assurément un rôle à jouer dans la surveillance des aspects de distribution de la justice – en mesurant les bienfaits et les conséquences de la transition sur différents groupes – afin que soit tenu responsable le gouvernement.

Bien que des initiatives soient déjà en marche, le Partenariat de transition juste qui a mené à la création de la première Commission de transition juste de l’Écosse doute que l’approche du gouvernement suffise. Il a même qualifié le manque d’investissements régionaux et d’emplois locaux dans le secteur des énergies renouvelables « d’injuste » (Mercier, 2020 : 125). Son manifeste de 2021 appelait le gouvernement à fournir un soutien immédiat aux travailleurs licenciés, au moyen d’un programme de travaux publics verts. Le programme permettrait d’accompagner toute mesure d’aide du gouvernement dans le secteur privé d’exigences en matière de réduction des émissions et de création d’emplois et d’objectifs clairs de décarbonisation, d’investissement et de création d’emplois. Reste à savoir dans quelle mesure ces demandes seront accueillies favorablement (Partenariat de transition juste, 2020).

Les centrales syndicales et le Partenariat de transition juste ont réclamé une plus grande intervention de l’État. Le Partenariat aimerait voir « une planification économique menée par l’État, et la nationalisation de l’énergie et des investissements publics dans la politique industrielle comme dans le secteur manufacturier » (Mercier, 2020 : 125). Les champs de pétrole de la mer du Nord sont répartis géographiquement de manière égale entre le Royaume-Uni et la Norvège, offrant un point de comparaison sur la gestion des ressources pétrolières dans une transition juste4. Du côté du Royaume-Uni, les recettes publiques issues de la mer du Nord écossaise étaient de 22 millions de livres sterling (33,74 millions de dollars canadiens) en 2021, tandis que les revenus de la Norvège étaient de 9 milliards de livres sterling (14,74 milliards de dollars canadiens) pour sensiblement la même production (McKay, 2021). En Norvège, le pétrole est un secteur nationalisé; au Royaume-Uni, il relève du privé. Les célèbres fonds souverains de la Norvège s’élèvent à environ 1,69 billion de dollars canadiens. Le Royaume-Uni ne s’est pas doté de tels fonds, lesquels auraient pu servir à soutenir la transition juste5. Les membres des syndicats et du Partenariat perçoivent cela comme une occasion manquée et un revers pour la gestion de la transition. Ils revendiquent une intervention beaucoup plus grande du secteur public et même la nationalisation des énergies renouvelables, qui permettrait d’accélérer la transition juste et de créer des emplois de qualité (Partenariat de transition juste, 2020; Prospect, 2022). Par exemple, le Congrès des syndicats écossais a soutenu que le récent développement par le secteur privé de l’énergie éolienne en mer (ScotWind et ses 17 projets) aurait généré des milliers d’emplois supplémentaires s’il avait été constitué en société énergétique nationale (Williams, 2022).

Leçons pour le Canada

Les démarches de l’Écosse visant la transformation rapide de tous les secteurs de son économie et de sa société sont ambitieuses. Bien que les résultats demeurent largement inconnus, le Cadre de planification de transition juste écossais comporte trois leçons qui peuvent être utiles aux gouvernements canadiens :

  • Définir la portée et les paramètres de la transition juste. Le concept de transition juste fait l’objet de discussions. L’expression réfère à différentes notions selon qu’elle est employée par les communautés, les parties prenantes ou les détenteurs de droits. Dans le cadre de ses premiers efforts nationaux, la Commission de transition juste en a analysé le sens selon différents groupes afin de transmettre au gouvernement de l’Écosse des points de vue diversifiés sur les actions à privilégier. Un tel processus permet de clarifier un concept aux contours flous et de définir les priorités communes.
  • Prendre des mesures concrètes concernant le maintien en poste, et la qualité et la rémunération des emplois afin de réduire les risques pour les travailleurs. Les intervenants importants demandent des intentions fermes de la part des secteurs public et privé, qui permettraient d’atténuer les risques et les dommages potentiels associés à la transition. Par exemple, le gouvernement de l’Écosse a établi que le financement public de l’action climatique sera conditionnel à des modalités de travail raisonnables, et pourrait fixer des critères de salaire réellement décent aux organismes publics non ministériels, parallèlement à des normes de travail équitables, comme condition aux contrats publics d’efficacité énergétique et de rendement thermique (gouvernement de l’Écosse, 2021). Une des principales inquiétudes des travailleurs de l’énergie est que leur nouvel emploi soit de moindre qualité et de moindre rémunération. Établir des normes de travail et de salaire adéquates est une manière de remédier à la situation.Frameworks and accountability are necessary.
  • Prévoir des structures d’encadrement et de responsabilisation. L’Écosse a mis sur pied un processus d’application de ses objectifs de transition juste. Le Cadre de planification de transition juste national fixera les objectifs; les plans sectoriels en fourniront les détails; le ministre de la Transition juste verra à la responsabilisation; et la Commission de transition juste jouera un rôle de conseil, de surveillance et d’évaluation. L’interprétation et l’application de la justice dans ces contextes seront importantes, tout comme l’arrimage entre les plans sectoriels et le développement régional. Les modalités de la collaboration des groupes en question ne sont pas encore définies, mais la coordination sera essentielle à leur réussite.

Conclusion

En tant que gouvernement relevant du Royaume-Uni, l’Écosse doit coordonner ses initiatives de transition juste avec les différents ordres de gouvernements. Les plans sectoriels écossais envoient un message fort au gouvernement du Royaume-Uni sur les priorités de ses investissements. Alors qu’on met en œuvre ces plans, la solidité et l’inclusivité du Cadre de planification du gouvernement seront mises à l’épreuve. Il sera pertinent de continuer à suivre le cheminement de l’Écosse.

Toute opinion, erreur ou omission relève uniquement de l’auteur.

Références

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———. 2022. « Is Scotland Climate Ready? – 2022 Report to Scottish Parliament » 15 mars. https://www.theccc.org.uk/publication/is-scotland-climate-ready-2022-report-to-scottish-parliament/ 

Commission de transition juste. 2020. « Just Transition Commission Interim Report. » 27 février. https://www.gov.scot/publications/transition-commission-interim-report/ 

———. 2021. « Just Transition Commission: A National Mission for a Fairer, Greener Scotland. » 23 mars. https://www.gov.scot/publications/transition-commission-national-mission-fairer-greener-scotland/documents/ 

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———. 2022a. « Cities and Regions: Green Freeports. » https://www.gov.scot/policies/cities-regions/green-ports/ 

———. 2022b. « Climate Change. » https://www.gov.scot/policies/climate-change/ 

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Invest Aberdeen. 2022. « Aberdeen City Regional Deal. » https://investaberdeen.co.uk/abz-deal 

McKay, Ron. 2021. « What Actually Happened to Scotland’s Trillions in North Sea Oil Boom? » The Herald Scotland. 14 novembre. https://www.heraldscotland.com/politics/19716393.actually-happened-scotlands-trillions-north-sea-oil-boom/ 

Mercier, Sinéad. 2020. « Four Case Studies on Just Transition: Lessons for Ireland. » National Economic and Social Council, Research Series Paper. 15 : 1-165. https://papers.ssrn.com/sol3/papers.cfm?abstract_id=3694643 

Oil and Gas UK. 2021. « Workforce & Employment Insight 2021. » https://oeuk.org.uk/wp-content/uploads/woocommerce_uploads/2021/08/OGUK_Workforce-Employment-Insight-2021-z07os0.pdf 

———. 2022. « Roadmap 2035: A blueprint for net-zero. » https://roadmap2035.co.uk/roadmap-2035/ 

Partenariat de transition juste. 2020. « Just Transition Partnership 2021 Manifesto. » Friends of the Earth Scotland. 25 septembre. https://foe.scot/resource/just-transition-partnership-manifesto/ 

Prospect. 2022. « Scottish Govt Response to Just Transition Commission Lacks a Clear Strategy for Job Creation. » 7 septembre. https://prospect.org.uk/news/scottish-govt-response-to-just-transition-commission-lacks-a-clear-strategy-for-job-creation/ Williams, Martin. 2022. « Unions Call for Nicola Sturgeon Intervention to Ensure Scotland Properly Profits from ScotWind. » The Herald Scotland. 25 janvier. https://www.heraldscotland.com/news/homenews/19873646.unions-call-nicola-sturgeon-intervention-ensure-scotland-properly-profits-scotwind/


1 En 2021, le gouvernement du pays de Galles, qui relève aussi de Westminster, a également créé un nouveau poste au sein de son Cabinet (ministre des Changements climatiques), qui est responsable de la décarbonisation des transports, du logement et de la production d’énergie.

2 L’octroi des licences d’extraction de pétrole et de gaz en mer relève du gouvernement du Royaume-Uni tout comme la compétence législative en santé et sécurité. La loi de 2016 sur l’Écosse transfère le régime des licences d’exploration et d’extraction du pétrole et du gaz à terre à l’Écosse.

3 La plateforme en ligne britannique Talent Retention Solutions met en communication directe les travailleurs qualifiés cherchant un emploi et les entreprises à la recherche d’employés. L’outil en ligne Skills Connect soutient les employeurs du pétrole et du gaz aux prises avec la pénurie de travailleurs qualifiés.

4 La Norvège compte réduire ses émissions nettes de 55 % d’ici 2030, mais le gouvernement actuel souhaite poursuivre le développement du secteur pétrolier et gazier.

5 Ce n’est vraisemblablement pas ce qui est fait en Norvège, dont le gouvernement actuel traite ces fonds comme tout autre revenu. De plus, le pays compte poursuivre le développement de sa filière pétrolière et gazière.

Mener une transition juste dans la région neo-zélandaise de Taranaki

En avril 2018, le gouvernement néo-zélandais a annoncé qu’il ne délivrerait plus aucune nouvelle licence d’exploration pétrolière et gazière en mer. Cette décision touche particulièrement la région de Taranaki, dans l’ouest de l’île du Nord. D’entrée de jeu, le gouvernement a exprimé sa volonté de mener une transition juste – c’est-à-dire de gérer une transition qui permet de soutenir les travailleurs, de préserver les emplois, et de diversifier et de renforcer l’économie, afin de créer un avenir durable pour toute la région. Il s’agit d’une approche proactive, en ce sens qu’elle laisse amplement de temps à l’anticipation et à la planification. Des parties prenantes importantes à l’échelle locale et régionale ont conçu une feuille de route menant à un avenir sobre en carbone. Soutenues par le gouvernement national, elles comptent mettre en œuvre des plans d’action visant à faire passer Taranaki à une économie sobre en carbone de manière équitable.

Contexte

La décision du gouvernement néo-zélandais de ne plus délivrer de licence d’exploration pétrolière et gazière en mer touche environ le tiers des licences d’exploration du pays1. La transition du pétrole et du gaz de la Nouvelle-Zélande est progressive : les licences déjà accordées demeurent en vigueur jusqu’en 2030, tandis que les pétrolières actives ont jusqu’à 2050 pour mettre fin à leur production (gouvernement de la Nouvelle-Zélande, 2018b). Comme la transformation du secteur ne s’opère pas d’un seul coup, cela laisse amplement de temps pour planifier la transition à venir.

L’abandon progressif des nouvelles productions touche principalement la région de Taranaki, où se concentre la majorité des investissements néo-zélandais dans le pétrole et le gaz en mer. Surnommé le Texas de la Nouvelle-Zélande, Taranaki est une région côtière montagneuse d’environ 126 000 habitants. Bien que le secteur du pétrole et du gaz génère seulement 750 emplois directs dans la région (à peine plus de 1 % des emplois), il contribue à environ 30 % de son produit intérieur brut, le plus élevé par habitant de toutes les régions du pays (ministère de l’Entreprise, de l’Innovation et de l’Emploi de la Nouvelle-Zélande, 2020; commissaire parlementaire pour l’environnement, 2020)2. Plus la demande en pétrole et en gaz déclinera, plus la région de Taranaki – ses travailleurs, ces collectivités et son économie – sera exposée à la volatilité du marché.

A view of the port of New Plymouth New Zealand with a container ship docking and one at the dock.
Une vue du port de New Plymouth en Nouvelle-Zélande, avec un porte-conteneurs accostant et un autre à quai.

Cette décision du gouvernement s’inscrit dans un ensemble d’objectifs climatiques. En conformité avec l’Accord de Paris adopté en 2015, la Nouvelle-Zélande compte réduire ses émissions nettes de 50 % par rapport aux niveaux bruts de 2005 d’ici 20303. L’atteinte de cet objectif passe par trois importantes transformations sectorielles :with a container ship docking and one at the dock

  • Électrification des utilisations finales (transports, bâtiments, entreprises) qui usent actuellement de combustibles fossiles dans tous les secteurs;
  • Modification de la structure et des méthodes d’agriculture; 
  • Reboisement (Commission de la productivité de Nouvelle-Zélande, 2018).

Le Cabinet a adopté une approche pangouvernementale dans ses programmes de lutte contre les changements climatiques et a intégré des notions de transition juste dans la législation et les politiques internes (ministère de l’Environnement de la Nouvelle-Zélande, 2022a). Par exemple, selon sa loi sur la lutte contre les changements climatiques (adoptée en 2002, puis modifiée en 2019), le gouvernement doit « tenir compte des obligations liées à une transition juste de la main-d’œuvre et favoriser des conditions de travail décentes et la création d’emplois de qualité en accord avec les priorités de développement définies à l’échelle nationale » (gouvernement de la Nouvelle-Zélande, 2019).

Des commissions indépendantes, telles que la commission de la productivité et la commission des changements climatiques He Pou a Rangi, ont soumis au gouvernement leurs recommandations sur la mise en œuvre et le suivi d’une transition juste (Commission sur le changement climatique de Nouvelle-Zélande, 2022; Commission de la productivité de Nouvelle-Zélande, 2018). La Nouvelle-Zélande fait également partie des huit pays au monde à avoir mis en place une commission ou une unité consacrée à la transition juste (Heffron, 2021). En somme, l’approche de la transition juste recueille une large adhésion – reste à savoir comment la réussir.

Réponse politique et gestion des transitions

Après avoir annoncé l’abandon progressif de l’exploration pétrolière et gazière, en 2018, le gouvernement néo-zélandais a formé une unité de transition juste (UTJ) au sein du ministère de l’Entreprise, de l’Innovation et de l’Emploi pour soutenir la transition dans la région de Taranaki. L’UTJ a évolué au fil du temps et compte actuellement deux équipes : l’une s’occupe des partenariats de transition juste pour la planification régionale et l’autre de comprendre et de modéliser des transitions appliquées à l’ensemble de l’économie (p. ex., transitions vers une économie à faibles émissions et avenir du monde du travail). L’UTJ est un centre d’expertise gouvernemental voué à la gestion des transitions et à la création de partenariats.

Le gouvernement a également mis sur pied un fonds de croissance régionale équivalant à 2,47 milliards de dollars canadiens destiné à soutenir la transition et la diversification de l’économie (gouvernement de la Nouvelle-Zélande, 2018a). L’équipe chargée des partenariats de transition juste favorise la coordination entre les ministères dans le but de repérer des occasions de financement et de combler des lacunes en l’absence d’autres options. Elle opère au cas par cas en fonction des besoins dans l’ensemble de la fonction publique.

Les pratiques exemplaires de transition juste mettent en lumière l’importance de mobiliser le public et d’engager un dialogue social (Krawchenko, 2020). L’approche de l’UTJ respecte en grande partie ces principes, en organisant une vaste concertation sur la gestion d’une transition juste vers une économie sobre en carbone. De ce processus est née la Taranaki 2050 Roadmap, une feuille de route conçue par Venture Taranaki, l’agence locale de développement économique, en collaboration avec les collectivités, les iwi (nations maories), les gouvernements local et national, les entreprises, les éducateurs, les syndicats et les travailleurs. Ce plan a été nourri par les contributions issues de 29 ateliers sur 12 sujets en lien avec la transition, de sondages et d’activités de sensibilisation communautaires, d’un défi créatif et d’activités de mobilisation de la jeunesse. La consultation publique sur le rapport préliminaire comprenait la tournée d’une quarantaine d’emplacements qui a suscité la participation de plus de 1 000 personnes. Le processus a été dirigé par 20 bénévoles et le rapport final a été rendu public en 2019. Il s’agissait non seulement de faire participer les gens, mais aussi d’arriver à un consensus social qui allait conditionner la mise en œuvre de la transition.

La feuille de route comprend 12 voies de transition permettant de diversifier et de renforcer l’économie locale et régionale. Certaines de ces voies sont associées à un secteur (p. ex., le tourisme), d’autres sont des facilitateurs (p. ex., le cadre réglementaire) et d’autres encore sont les deux à la fois (p. ex., l’énergie, l’infrastructure et le transport). Le développement de l’économie maorie est l’une des voies les plus significatives et ambitieuses. À chaque voie de transition correspond un plan d’action. La feuille de route et les plans d’action ont été conçus par des bénévoles et financés par le gouvernement national et le secteur privé.

Toutefois, le processus de transition de Taranaki n’est pas sans détracteurs. Bien qu’on ait suspendu les nouvelles licences d’exploration pétrolière et gazière, les sociétés pétrolières à terre demeurent actives. Le Climate Action Tracker qualifie les efforts déployés à ce jour par la Nouvelle-Zélande de « largement insuffisants »; ils mèneraient à un réchauffement planétaire de plus de 4 °C (Climate Action Tracker, 2022). La Nouvelle-Zélande continue de délivrer des licences d’exploitation pétrolière et gazière à terre, qui représente les deux tiers de son secteur du pétrole (ministère de l’Entreprise, de l’Innovation et de l’Emploi de la Nouvelle-Zélande, 2022).

Comment ce vaste dialogue régional se traduit-il concrètement? Il est difficile de se prononcer sur la question puisque le processus de mise en œuvre en est encore à un stade précoce. Cependant, chaque plan d’action présente un réseau de coordination, les ressources nécessaires et des projets spécialement conçus pour la mise en œuvre. Ces projets comprennent les demandes budgétaires correspondantes adressées au gouvernement national, qui soutient la feuille de route grâce au fonds de croissance régionale. Une partie du financement proviendra également du secteur privé.

En outre, la feuille de route fait une grande place aux mesures d’appui axées sur les travailleurs, un aspect communément cerné par les politiques de transition juste dans les économies avancées (Krawchenko et Gordon, 2021). Bien que dans l’ensemble la transition juste en réponse à l’abandon progressif du pétrole et du gaz de Taranaki cible avant tout la diversification économique et le développement régional, il y a des mesures d’appui particulières pour les travailleurs, comme des politiques actives du marché du travail, notamment des programmes de recyclage professionnel. Certaines mesures sont financées par des services gouvernementaux orientés par la demande, comme le système d’enseignement supérieur et les programmes actifs du marché du travail, financés par le ministère du Développement social. Toutefois, comme il n’y a pas encore eu de pertes d’emploi considérables dans le secteur, les détails de la gestion et des moyens de cet aspect de la transition restent encore difficiles à évaluer. Le gouvernement, l’association nationale des entreprises et le conseil des syndicats de la Nouvelle-Zélande travaillent de concert à concevoir une assurance-emploi qui permettrait aux travailleurs de conserver environ 80 % de leurs revenus pendant une période donnée en cas de perte d’emploi (gouvernement de la Nouvelle-Zélande, 2022a). Il s’agit d’une des mesures d’appui envisageables. L’approche consiste à renforcer et à diversifier l’économie afin que les travailleurs licenciés puissent trouver un bon emploi tout en gardant la même qualité de vie après la transition.

Les organisations syndicales ont contribué activement à la planification de la transition juste – aussi bien à l’échelle régionale que nationale. Par exemple, dans le plan d’action portant sur les personnes et les talents, les syndicats ont veillé « à ce que les travailleurs puissent recevoir l’appui et les leviers dont ils auront besoin pendant la transition, notamment par la définition de familles d’emplois, l’analyse des possibilités de recyclage professionnel et l’examen des compétences de la main-d’œuvre » (Confédération syndicale internationale, 2021). Le syndicat E Tū négocie la distribution des rôles et des responsabilités avec le gouvernement, les employeurs et le personnel quant à la mise en œuvre de ces mesures d’appui et élabore des plans de réorganisation auprès de multiples employeurs (Confédération syndicale internationale, 2021).

Les investissements dans le développement de l’énergie occupent une place centrale dans la transformation future de Taranaki et soutiennent la transition juste. Les nouveaux projets dans le secteur ont le potentiel de fournir des emplois aux anciens travailleurs du pétrole et du gaz et de générer de nouvelles possibilités d’emplois dans la région. Le plan d’action énergétique de Taranaki prévoit une pluralité de sources d’énergies renouvelables (Venture Taranaki, 2019). À l’heure actuelle, le projet Patea Hydro est la plus vaste entreprise d’énergie renouvelable de la région, même si les perspectives d’expansion pour l’hydroélectricité sont limitées. Les technologies éoliennes sont commercialement viables en Nouvelle-Zélande et il y a deux projets de parcs éoliens à terre actuellement en route, mais aucun projet d’énergie éolienne en mer. L’utilisation de l’énergie solaire à petite et à grande échelle est minime, mais comporte un potentiel de développement, tout comme l’énergie houlomotrice (énergie des vagues), la bioénergie et la géothermie. À la différence du Danemark, qui a misé entièrement sur l’éolien, il n’y a pas de direction claire ni d’orientation unique pour les investissements dans les énergies propres de Taranaki. Dans ce contexte énergétique, il est difficile d’évaluer les besoins futurs du marché du travail et des travailleurs en matière de formation.

En 2020, Ara Ake, un centre voué au développement des énergies, a été fondé dans le but de développer et d’accroître les investissements dans les énergies renouvelables. Sa création découle de la stratégie de développement régional de Tanaraki (Tapuae Roa Strategy, 2017) et de la feuille de route pour Taranaki. Grâce à un financement de 27 millions de dollars néo-zélandais (23 millions de dollars canadiens) du gouvernement national, le centre dirige la recherche et le développement en technologies propres, comme l’éolien, l’énergie houlomotrice, la géothermie et l’hydrogène, qui seront ensuite cofinancées par le secteur privé et le gouvernement national. Il joue aussi le rôle de centre d’expertise pour la diversification des utilisations du territoire visant à produire davantage de cultures, comme celle du quinoa, et à favoriser le reboisement. Ces visées s’alignent sur les objectifs climatiques du pays et permettent à la région d’entrevoir l’avenir de son économie.

Progrès réalisés à ce jour

L’abandon progressif du pétrole et du gaz à Taranaki en est encore à ses débuts. Néanmoins, les plans d’action posent plusieurs principes pour le suivi de l’avancement de la transition juste qui cadrent avec les recherches universitaires sur le sujet en matière de distribution, de reconnaissance et de procédures. La justice en contexte de transition énergétique passe par une distribution juste sur le plan de l’expérience vécue par différents groupes, une reconnaissance juste des parties prenantes et des détenteurs de droits touchés, et des procédures justes pour encadrer les modalités de la gestion publique et le rôle des intervenants (Stevis et Felli, 2014). En élaborant la feuille de route, on a d’emblée eu le souci d’intégrer les notions de reconnaissance et de procédures, qui demeureront importantes durant la mise en œuvre. La distribution juste est plus difficile à cerner et prend plus de temps à évaluer. L’approche robuste de suivi et d’évaluation empruntée dans la feuille de route devrait mener à une meilleure compréhension des tenants et aboutissants de cet aspect.

De plus, la feuille de route comporte des indicateurs de réussite et un processus d’évaluation. Ces éléments, qui forment le douzième plan d’action pour la transition, ont été soumis au même processus de conception et de mobilisation que les autres. C’est une démarche novatrice, en ce sens que les indicateurs ont été définis dès le départ et prennent en compte diverses perspectives, dont les conceptions maories du bien-être et de la réussite. Les résultats sont évalués annuellement dans une mise à jour publique, révisés tous les deux ans et réexaminés en détail tous les cinq ans.

Alors, qu’est-ce que cela a permis d’accomplir jusqu’à maintenant? La mise en œuvre de la feuille de route, adoptée en 2019, débute à peine. Dans un rapport d’étape de 2021, on indique que 85 actions sont terminées ou en cours de réalisation, 38 sont amorcées et 43 restent à entreprendre (Tapuae Roa, 2021). Par exemple, sur le plan énergétique, un projet d’éolienne productrice d’hydrogène et d’ammoniac vert, et des stations de ravitaillement et de production d’hydrogène dans les relais routiers ont été développés. Sur le plan de la formation et de l’innovation, une fiducie iwi (Te Kāhui Maru Trust) développe un programme de formation de la main-d’œuvre environnementale, et l’institut technologique local offre de nouveaux cours flexibles afin de soutenir les travailleurs pendant la transition et des programmes sur l’entreprise maorie. Un arsenal de mesures visant à diversifier et à décarboniser l’économie et à préparer les travailleurs est en cours d’élaboration. La majorité des actions déjà accomplies sont liées au tourisme, à l’infrastructure et au transport. À long terme, un cadre a été mis en place pour mesurer les résultats et en faire état à l’aide de paramètres précis, d’indicateurs de bien-être et d’autres méthodes telles que des autoévaluations de la satisfaction au travail.

Par ailleurs, il n’est pas clair que les organisations locales et régionales possèdent les ressources suffisantes pour mettre en œuvre les plans d’action. À mesure que le processus s’éloigne de la recherche de consensus initiale, le besoin de tenir compte des coûts et de faire des compromis s’intensifie, alors que des fonds publics et privés seront nécessaires pour accélérer la cadence. La Nouvelle-Zélande est à développer un plan national de réduction des émissions et un plan national d’adaptation qui comprendra une stratégie de transition équitable (gouvernement de la Nouvelle-Zélande, 2022b; ministère de l’Environnement de la Nouvelle-Zélande, 2022b). Ce processus vise à appliquer l’approche de la transition juste à l’ensemble de l’économie nationale.

Leçons pour le Canada

La Nouvelle-Zélande est un État unitaire (c.-à-d. au gouvernement centralisé) reconnu mondialement pour la rapidité de son processus législatif, qu’il doit à son corps législatif unique, soumis à des élections tous les trois ans. Même si la transition énergétique néo-zélandaise demeure relativement modeste pour l’instant, et qu’elle se distingue à de nombreux égards de celle du Canada, on y observe des pratiques exemplaires pertinentes pour le secteur pétrolier et gazier canadien.

  • Planification proactive. Les transitions des différents pays dans le secteur des combustibles fossiles ont souvent été déclenchées de manière réactive – des initiatives sont mises sur pied en réponse au déclin d’un secteur d’activité. L’abandon progressif du pétrole et du gaz de la Nouvelle-Zélande est proactif et tire parti d’un délai d’exécution considérable. Une unité gouvernementale est d’ailleurs chargée de soutenir le processus et de coordonner les efforts du gouvernement, une approche propice au développement de stratégies robustes.            
  • Développement régional. Ici ou ailleurs, la question essentielle est toujours de savoir vers quoi la transition devrait mener alors que la demande mondiale en combustibles fossiles décline. L’approche locale de Taranaki, axée sur la compréhension de l’économie locale et régionale, définit des atouts et des occasions et soutient la création de coalitions consacrées à la mise en œuvre. 
  • Conception inclusive. La justice prend tout son sens lorsque les détenteurs de droits et les parties prenantes touchés par la transition sont pris en compte. Les sept pou (piliers) de la feuille de route de Taranaki sont les collectivités, les iwi (nations maories), les gouvernements local et national, le secteur privé, les éducateurs, les syndicats et les travailleurs. Comme au Canada, les Premières Nations de la Nouvelle-Zélande (les Maoris) sont des détenteurs de droits incontournables dans la transition juste. Le gouvernement national et les syndicats le reconnaissent. La participation active des iwi et des hapū (clans) est le principe fondateur de la transition juste pour les diverses organisations syndicales (New Zealand’s Council of Trade Unions, 2017). Même si les iwi locales et l’économie maorie faisaient partie des priorités, le processus n’était pas parfait – en effet, certains des premiers échanges auraient mérité davantage de savoir-faire culturel. Le gouvernement néo-zélandais a retenu la leçon et souhaite remédier à la situation (ministère de l’Entreprise, de l’Innovation et de l’Emploi de la Nouvelle-Zélande, 2021). La contribution des iwi, des hapū et des organisations maories est régulièrement sollicitée, mais ils doivent disposer des ressources adéquates pour entreprendre ce travail. De nombreuses entreprises maories sont dans des secteurs vulnérables et de plus amples recherches sont nécessaires sur le territoire maori, la transformation de l’utilisation du territoire et les répercussions sociales et culturelles (Whetu, 2020).

Conclusion

La planification de la transition juste de la région de Taranaki recourt à bon nombre des pratiques exemplaires citées dans la littérature. Le processus est axé sur la recherche de consensus, ancré dans l’économie régionale, inclusif et tourné vers l’avenir. Par contre, une incertitude demeure à savoir si ce sera suffisant. Est-ce que ces initiatives arriveront à créer une économie diversifiée et à générer de bons emplois, et seront-elles à même de décarboniser efficacement l’économie? Est-ce que le rythme de la transition est assez soutenu pour pallier un déclin de la demande de pétrole et de gaz plus rapide que prévu? La réussite de la feuille de route de Taranaki dépend en grande partie du réseau d’organisations régionales – les gouvernements local et régional, les syndicats, les entreprises, les établissements d’enseignement, les organismes sans but lucratif et, plus largement, la société civile. Le gouvernement national fournit un soutien important, mais ce sont les réseaux locaux et les citoyens qui dirigent le processus et sa mise en œuvre, et qui orientent collectivement l’avenir de la région. Jusqu’à présent, l’intention du gouvernement d’abandonner le pétrole et le gaz ne concerne que l’exploitation en mer. Or, le secteur pétrolier à terre représente environ les deux tiers de la filière. Le pays doit se doter de plans concrets de sortie progressive de cette tranche du secteur s’il veut atteindre ses objectifs climatiques et poursuivre une transition juste.

L’auteure aimerait remercier Isabella Crawford et Nick Montague, Just Transitions Partnerships et le ministère de l’Entreprise, de l’Innovation et de l’Emploi de la Nouvelle-Zélande pour le contenu et la révision. Toute opinion, erreur ou omission relève uniquement de l’auteure.

Références

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Climate Action Tracker. 2020. « New Zealand | Climate Action Tracker. » 15 septembre. https://climateactiontracker.org/countries/new-zealand/ 

Commissaire parlementaire pour l’environnement. 2020. « Restricting the Production of Fossil Fuels in Aotearoa New Zealand: A note on the ban on new petroleum permits outside onshore Taranaki. » 30 mars. https://www.pce.parliament.nz/media/197019/report-restricting-the-production-of-fossil-fuels-in-aotearoa-new-zealand.pdf 

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Commission sur le changement climatique de Nouvelle-Zélande. 2019. « Ināia Tonu Nei: A Low Emissions Future for Aotearoa. » https://www.climatecommission.govt.nz/our-work/advice-to-government-topic/inaia-tonu-nei-a-low-emissions-future-for-aotearoa/ 

Confédération syndicale internationale. 2021. « ITUC Submission on Call for Inputs by the Katowice Committee of Experts on the Impacts of the Implementation of Response Measures. » 16 juillet. https://unfccc.int/sites/default/files/resource/Inputs%20from%20International%20Trade%20Union%20Confederation%20%28ITUC%29.pdf 

Gouvernement de la Nouvelle-Zélande. 2018a. « Fact Sheet. » https://www.beehive.govt.nz/sites/default/files/2018-04/Fact_sheet_oil%20and%20gas%20exploration.pdf   

———. 2018b. « Planning for the Future – No New Offshore Oil and Gas Exploration Permits. » 12 avril. https://www.beehive.govt.nz/release/planning-future-no-new-offshore-oil-and-gas-exploration-permits 

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Heffron, Raphael J. 2021. « The Advance of Just Transition Commissions. » dans Achieving a Just Transition to a Low-Carbon Economy, dir. Raphael Heffron, 43-85. Londres : Palgrave Macmillan. https://link.springer.com/chapter/10.1007/978-3-030-89460-3_4 

Krawchenko, Tamara Antonia, et Megan Gordon. 2021. « How Do We Manage a Just Transition? A Comparative Review of National and Regional Just Transition Initiatives. » Sustainability 13(11) : 6070. doi:10.3390/su13116070

Krawchenko, Tamara. 2020. « How Can We Manage a Just Transition? A Comparative Review of Policies to Support the Just Transition from Carbon Intensive Industries. » Rapport dans le cadre d’une subvention de synthèse des connaissances du CRSH : 1-40. https://www.uvic.ca/hsd/publicadmin/assets/docs/just-transitions-report-sshrc-report-2021.pdf 

Ministère de l’Entreprise, de l’Innovation et de l’Emploi de la Nouvelle-Zélande. 2020. « Regional fact sheet: Taranaki. » 3 juin. https://www.mbie.govt.nz/dmsdocument/11453-regional-factsheet-taranaki-pdf 

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———. 2022. « Two Onshore Petroleum Exploration Permits Granted. » 29 juin. https://www.mbie.govt.nz/about/news/two-onshore-petroleum-exploration-permits-granted/ 

Ministère de l’Environnement de la Nouvelle-Zélande. 2022a. « Government climate-change work programme. » 14 mai. https://environment.govt.nz/what-government-is-doing/areas-of-work/climate-change/about-new-zealands-climate-change-programme/ 

———. 2022b. « Role of central government in adapting to climate change. » 6 avril. https://environment.govt.nz/what-government-is-doing/areas-of-work/climate-change/adapting-to-climate-change/climate-change-adaption-central-government/ 

New Zealand Council of Trade Unions. 2017. « JUST TRANSITION A Working People’s Response to Climate Change. » https://union.org.nz/wp-content/uploads/2019/02/JustTransition.pdf 

Stevis, Dimitris, et Romain Felli. 2014. « Global Labour Unions and Just Transition to a Green Economy. » International Environmental Agreements: Politics, Law and Economics 15(1) : 29-43. doi:10.1007/s10784-014-9266-1.

Tapuae Roa. 2021. « Tapuae Roa and Taranaki 2050 PROGRESS UPDATE: April 2021. » https://www.taranaki.co.nz/assets/Uploads/Tapuae-Roa-and-Taranaki-2050-Progress-Update-April-2021-Final.pdf 

Venture Taranaki. 2019. « Energy Transition Action Plan Taranaki 2050. » https://www.taranaki.co.nz/assets/Uploads/Like-No-Other/Energy-TPAP.pdf 

Whetu, James. 2020. « Is a “Just Transition” Possible for Māori? » New Zealand Association for Impact Assessment. https://www.nzaia.org.nz/jameswhetu.html 


1 71 % ou 22 des 31 licences d’exploitations actuelles concernent le pétrole en mer.

2 En tout, environ 4 700 personnes travaillent directement dans le secteur en Nouvelle-Zélande et il apporte environ 170 millions de dollars en redevances gouvernementales chaque année (gouvernement de la Nouvelle-Zélande, 2018a).

3 Ce qui représente une réduction de 41 % des émissions par rapport à 2005, qui se fera à l’aide d’une approche « budgétaire ».

Adaptation aux changements climatiques : une approche pangouvernementale

Mesurer les progrès en matière d’adaptation au climat au Canada

L’alliance Bagida’waad : sortir de la brume pour tracer une nouvelle voie

Publié dans le cadre de notre série Perspectives Autochtones, une série de rapports de recherche sur le climat menée par des Autochtones produite en coopération avec le Centre for Indigenous Environmental Resources.

Natasha Akiwenzie, de la Première Nation de Lac Seul, et Andrew Akiwenzie, de la Première Nation des Chippewas de Nawash, sont témoins des effets des changements climatiques et des pratiques coloniales depuis longtemps. En 2018, après plusieurs revers et difficultés attribuables aux changements climatiques, ils ont fermé leur entreprise de pêche commerciale à Neyaashiinigmiing, en Ontario, pour lancer l’alliance Bagida’waad, un organisme environnemental à but non lucratif. Leur objectif : étudier et faire connaître les répercussions des changements climatiques sur les eaux et l’environnement du lac Huron et de la baie Georgienne, inciter les jeunes de la communauté à mettre par écrit les récits des Aînés et encourager une intendance plus active des terres et des eaux.

Cette étude de cas utilise la méthode d’autoethnographie autochtone, ou l’art du récit, qui vise à aborder les enjeux de justice sociale et à favoriser le changement social en amenant les chercheurs autochtones à redécouvrir leur propre voix en tant que « forces de libération culturelle » (Whitinui, 2013). Traditionnellement, le savoir anishinaabe se transmet par contage oral, souvent autour d’un feu ou d’un repas. Aussi Natasha Akiwenzie se trouve-t-elle au cœur de cette autoethnographie, qui raconte son histoire dans le contexte élargi des répercussions climatiques sur la région des Grands Lacs. Sa passion transparaît dans son récit, qui parle notamment de l’histoire de sa famille, propriétaire d’une pêcherie anishinaabe confrontée aux conséquences des changements climatiques. L’histoire de Natasha Akiwenzie se termine par des appels à l’action et des recommandations à l’intention de divers groupes œuvrant de l’échelle locale à internationale.

Contexte historique et culturel

La Nation ojibwée de Saugeen englobe la Première Nation non cédée des Chippewas de Nawash et la Première Nation des Chippewas de Saugeen. Vivant sur des réserves de la péninsule Saugeen (Bruce), ces deux communautés se situent à environ 60 km l’une de l’autre : la communauté de Saugeen est dans le coin sud-ouest de la péninsule, et celle de Nawash, à environ une heure du côté de la baie Georgienne. Dans les dossiers d’intérêt conjoint, elles s’unissent sous le nom de Nation ojibwée de Saugeen. Au total, les deux réserves comptent environ 1 500 résidents. Depuis des temps immémoriaux, la Nation pratique la pêche sur son territoire traditionnel pour la consommation, les cérémonies et le troc. Encore aujourd’hui, elle détient des droits de pêche dans les alentours de Saukiing Anishinaabekiing. Mais sa santé et sa viabilité, de même ses lieux d’importance culturelle et spirituelle et son économie, dépendent de la santé des terres et des eaux sur le territoire traditionnel de Saukiing Anishinaabekiing, qui englobe la péninsule Saugeen (Bruce) et les eaux qui la bordent.

L’histoire de Natasha Akiwenzie : commencement

En 2003, mon mari et moi avons lancé une petite entreprise de pêche commerciale du grand corégone et du touladi dans les eaux de la baie Georgienne. Nous vendions nos prises dans les marchés fermiers locaux et régionaux, et notre entreprise a connu un essor rapide. Mais au fil des ans, les vents et les tempêtes se sont aggravés, rendant la navigation de plus en plus compliquée et dangereuse. Sans compter le réchauffement de l’eau et le rétrécissement de la couverture de glace hivernale sur le lac, qui se répercutaient négativement sur l’écologie et les populations de poissons. Ainsi, en 2018, nous avons pris la décision difficile de fermer l’entreprise pour lancer l’alliance Bagida’waad, un organisme sans but lucratif enregistré ayant pour mission de promouvoir les études et la sensibilisation sur les répercussions des changements climatiques sur les eaux et l’environnement du lac Huron et de la baie Georgienne, d’inciter les jeunes à mettre par écrit les récits des Aînés et d’encourager une intendance plus active des terres et des eaux.

Avant d’aller plus loin, j’aimerais vous raconter ma première expérience de pêche. Mon mari, Andrew, devait pêcher pour quelqu’un d’autre, qui avait eu un empêchement cette journée-là. Je me suis dit que je pouvais peut-être aider, même si je n’avais jamais pêché auparavant. Je me revois là, assise à l’avant du bateau, éblouie par la beauté autour de nous. L’eau claire clapotait doucement contre la coque. En route vers le premier filet, j’ai remarqué qu’Andrew semblait très calme et détendu. Nous sommes arrivés, et il m’a dit de rester assise et d’aider à sortir les poissons des filets. C’est à ce moment que j’ai réalisé que je n’avais aucune idée de ce qui m’attendait. Il a commencé à remonter les lignes. Finalement, un filet est apparu, et peu après, un poisson. Un énorme poisson. Andrew s’est mis à rire; il estimait que le poisson pesait environ 6 livres. C’était un corégone, qu’il m’a dit. Puis, un autre poisson est apparu – un autre corégone. Andrew avait sorti les poissons du filet pour les placer dans la caisse devant moi, mais ils bougeaient encore. J’ai pris le plus petit, je l’ai soulevé, et je l’ai jeté à l’eau. J’ai vu qu’Andrew avait arrêté de remonter le filet. Il m’a dit que je ne pouvais pas relâcher tous les poissons, qu’il me dirait lesquels jeter par-dessus bord. Un meunier est apparu. Celui-là, je pouvais le remettre à l’eau. Ensuite est venue une loquette, qui m’a uriné dessus. Heureusement, j’ai pu la jeter par-dessus bord elle aussi. Le poisson suivant était gros et magnifique. J’étais impressionnée. Andrew m’a demandé d’essayer de le sortir du filet. Je tentais de passer le filet par-dessus son énorme tête quand il a soudainement ouvert la bouche et mordu la peau entre mon pouce et mon index. Par chance, je portais des gants; je m’en suis donc tirée avec une belle égratignure. J’ai appris que c’était un touladi. Après cet incident, ça ne me dérangeait plus de laisser les poissons dans la caisse.

Au fil des ans, nous avons continué de prendre de l’expansion. En 2006, nous avons reçu une subvention et acheté une plate de 24 pieds dotée d’un moteur hors-bord et de nouveaux filets maillants. Le financement a été renouvelé l’année suivante, et nous avons acheté de longues tables en acier inoxydable, des éviers commerciaux, des caisses à poissons et une machine à glace en paillettes pour traiter nous-mêmes les poissons. La maison de la grand-mère d’Andrew, voisine de la nôtre, était vide depuis un moment; c’est là que nous nous sommes installés. En 2009, nous avons dû relever le défi de conformer nos installations aux normes d’inspection provinciales pour le traitement des poissons. Il a fallu refaire l’installation électrique, transformer les chambres à coucher en espaces de rangement, et aménager des planchers inclinés, des siphons de sol, des murs en plastique et des stations de lavage des mains. Nous avons terminé les travaux la deuxième semaine de septembre. Nous l’ignorions à l’époque, mais nous étions l’une des très rares installations autochtones de traitement des poissons à répondre à ces exigences dans le sud de l’Ontario, peut-être même la seule.

Nous avons d’abord vendu nos poissons à des grossistes de Wiarton, avant de vendre directement aux clients dans notre maison de Neyaashiinigmiing, puis dans des marchés fermiers régionaux. Tout ça, c’était nouveau pour nous. Je me rappelle le premier marché à Owen Sound; j’étais si nerveuse! Nos petits garçons de sept, six et quatre ans étaient là. Nous avions disposé des échantillons de poisson fumé, et les garçons distribuaient des cartes professionnelles. La table s’est vidée, et nous avons fait un peu d’argent – à peu près autant que si Andrew avait vendu le poisson à un grossiste. Nous sommes revenus tous les samedis, et chaque fois, nous rapportions moins de poisson à la maison. Notre clientèle se fidélisait. Mais il y a aussi eu des moments difficiles. Je me souviens de quelques occasions où des gens sont passés en demandant : « C’est du poisson autochtone? » Nous répondions fièrement par l’affirmative, mais leur réponse minait parfois notre confiance : « Je n’achète pas de poisson autochtone. » J’avais vécu du racisme auparavant, mais c’était plus difficile en public, dans un environnement où je devais être professionnelle. Mais la plupart des clients étaient géniaux, et nous avons appris à simplement sourire et leur souhaiter une bonne journée.

Nos produits devenaient de plus en plus populaires. À la fin de 2007, nous vendions notre poisson dans trois marchés de Toronto : Riverdale, Dufferin Grove et Brickworks. Andrew s’occupait de la plupart des marchés, et nous avons pu embaucher quelqu’un pour nous aider à traiter le poisson. Je restais à la maison pour fumer le poisson en prévision du prochain marché et pour m’occuper des garçons. Andrew pêchait les jours où il était à la maison. Nous étions très occupés, mais c’était gratifiant parce que nous avions la satisfaction de contribuer à nourrir plus de 600 familles par semaine.[1]  En 2008, Slow Food Toronto nous a invités, avec des chefs, des journalistes et d’autres marchands, au Terra Madra Salone del Gusto, un festival gastronomique international à Turin, en Italie. Nous avons sauté sur l’occasion. C’était incroyable de voir de la nourriture du monde entier réunie en un même endroit. En 2016, nous vendions nos produits aux marchés Wychwood et St. Lawrence, deux marchés majeurs de Toronto. Les clients aimaient que nos poissons soient locaux ou natifs des Grands Lacs, qu’il s’agisse de spécimens sauvages plutôt que de produits d’élevage, et que nous pêchions, traitions, fumions et vendions le tout nous-mêmes!

Des espèces de poissons locales sont conservées dans un fumoir.
Des espèces de poissons locales sont conservées dans un fumoir.

L’arrivée de la brume

L’expansion de notre entreprise s’est poursuivie, mais au fil des ans, nous avons continué d’observer et de vivre des changements environnementaux rendant la pêche plus difficile que jamais. L’un des premiers que nous avons remarqués : la prolifération de la moule zébrée. (Il s’agit d’une espèce envahissante qui cause beaucoup de dommages dans les Grands Lacs; elle élimine le plancton dans l’eau, privant ainsi les espèces de poissons indigènes d’une source de nourriture essentielle.) Andrew avait pour habitude de frapper le filet contre la coque du bateau pour faire tomber les amas de moules et les renvoyer au fond de la baie.

En plus de la moule zébrée qui bouleversait l’écosystème de la baie, nous avons noté une hausse de la quantité d’algues. Et plus il y en avait, plus il était difficile de nettoyer les filets. Nous ne pouvions pas laisser les algues sur les filets parce qu’elles les alourdissaient et les rendaient visibles pour les poissons. Parfois, les filets étaient si lourds d’algues que nous avions du mal à les sortir de l’eau. En 2010, nos employés devaient consacrer plusieurs heures au nettoyage à la fin de leur quart pour qu’Andrew ait des filets propres à son expédition suivante.

Légende : Couverture de glace annuelle maximale sur le lac Huron, de 1973 à 2016 (Service canadien des glaces). Les barres bleues indiquent le pourcentage de couverture maximale, et la ligne noire représente la tendance linéaire sur 43 ans.

Avec les années, nous avons aussi remarqué que l’eau se réchauffait et que la couverture de glace hivernale rétrécissait sur le lac. Le printemps 2010 est arrivé, et dans mes souvenirs, c’était l’une des premières fois où je n’avais presque pas vu de glace pendant l’hiver. Andrew a pu recommencer à pêcher dès la mi-mars, ce qui était bien parce que nous n’avions presque plus de poisson congelé.

Légende : Température de l’eau dans le lac Huron. Données fournies par John Anderson, Ph. D., spécialiste des sciences de la mer à la retraite, ancien employé du ministère des Pêches et des Océans et de l’Université Memorial de Terre-Neuve.

Les vents forts étaient aussi de plus en plus courants; on voyait davantage d’avertissements sur la page Web des prévisions maritimes. De temps en temps, il y avait même des avis de coup de vent. Non seulement ces conditions météorologiques menaçaient les œufs et les larves de corégone, mais elles rendaient aussi la navigation beaucoup plus dangereuse pour les pêcheurs. Les journées à 10 nœuds se faisaient de plus en plus rares. Il m’était arrivé à quelques reprises de me rendre anxieusement sur la rive pour guetter le bateau, mais voilà que cette routine devenait plus fréquente. Souvent, Andrew partait sur l’eau avant même que je sois complètement réveillée. J’entendais le vent et je voyais les arbres osciller. J’inspirais profondément. Tout ce que je pouvais faire, c’était de surveiller l’horloge et d’essayer de ne pas trop m’inquiéter. Je ne sais pas s’il avait conscience de l’ampleur de mon soulagement lorsque, par les matins très venteux, je me rendais dans l’installation voisine et le voyais debout dans l’entrée.

En contraste, les matinées brumeuses étaient toujours tranquilles. Lorsque je voyais le brouillard s’étendre lentement sur la terre et glisser sur l’eau, j’étais soulagée; là où il y a du brouillard, les vents sont calmes.

Légende : Vitesse et fréquence des vents sur le lac Huron. Données fournies par John Anderson, Ph. D., spécialiste des sciences de la mer à la retraite, ancien employé du ministère des Pêches et des Océans et de l’Université Memorial de Terre-Neuve.

À l’automne et à l’hiver 2014, nous avons compris que nous avions un problème. Pendant l’été, les nombreuses journées très venteuses nous avaient obligés à annuler beaucoup de marchés. Cet automne-là, les avertissements de vent fort se sont succédé, occasionnellement entrecoupés d’avis de coup de vent. Andrew avait besoin de deux jours de suite pour pêcher : le premier pour mettre les filets à l’eau et le deuxième pour les remonter. Moi, il me fallait assez de poissons pour allumer les fumoirs trois jours avant un marché. Nous errions sur la rive en espérant que le vent se calmerait un peu. Il y avait des accalmies toutes les quelques semaines, mais elles étaient trop courtes pour faire des provisions pour l’hiver.

En 2015 et en 2016, les conditions météorologiques ont continué de jouer contre nous. Nous passions beaucoup plus de temps sur la rive, et lorsque nous arrivions à pêcher, nous devions nous battre avec les algues ou nous presser de partir avant que le vent se lève.

La quantité et le type de poissons dans nos filets ont aussi beaucoup changé. Au début, nous prenions environ 24 à 32 corégones et 4 à 6 touladis presque à tout coup. Mais en 2012, si Andrew attrapait toujours le même nombre de poissons, les touladis prenaient de plus en plus de place; nous en prenions entre 22 et 28 pour 6 à 10 corégones. Et la plupart des touladis étaient petits – environ 3 livres. Nous avons dû créer un nouveau produit pour utiliser les petits poissons, car nous croyons en l’importance de ne pas gaspiller ce qui nous est offert. Les petits touladis étaient découpés en filets, puis fumés et émiettés en petits morceaux qu’on appelait des « bouchées fumées ». Nos clients en raffolaient, mais tout bas, nous angoissions. En 2018, nos prises devenaient de plus en plus étranges : seulement 1 à 3 corégones et 18 à 26 touladis.

Un brouillard à couper au couteau

Tous les samedis, c’était la même question : pourquoi n’y avait-il plus de corégone et pourquoi les vents gagnaient-ils en force? Nous expliquions aux gens que la couverture de glace dont dépendent les jeunes corégones rétrécissait, que les changements climatiques aggravaient les vents et les tempêtes, et que les pêcheurs en étaient directement témoins. Nous leur disions que la température dans la baie augmentait au détriment de la qualité du poisson. Ils écoutaient, mais malheureusement, beaucoup s’inquiétaient davantage de leur souper maintenant que le corégone n’était plus une option.

En 2018, nous avons ouvert le congélateur et constaté qu’il ne nous restait assez de poissons que pour un seul marché. Nous avons dû prendre des décisions difficiles : nous allions fermer l’entreprise, et le prochain marché serait notre dernier. Des années plus tôt, nous avions convenu que, si les poissons nous semblaient un jour en danger, nous cesserions nos activités, car nous ne voulions pas être ceux qui pêcheraient le dernier spécimen de la baie Georgienne. Mais jamais nous n’aurions cru que ce jour viendrait de notre vivant ou de celui de nos garçons.

Le cœur lourd de ces décisions, j’avais l’impression d’être sur l’eau, dans un bateau perdu dans le brouillard. Je m’élançais vers un avenir incertain, mais je m’efforçais de croire que tout s’éclairerait.

Nous avons dû nous rendre à l’évidence : la disparition du corégone et les changements climatiques étaient hors de notre contrôle. Nous ne pouvions régler ces problèmes seuls. Ç’a été parmi nos pires moments.[1]  Nous laissions derrière non seulement notre mode de vie, mais aussi la communauté des marchés, nos collègues marchands et nos clients, qui nous suivaient depuis très longtemps et avaient vu nos garçons grandir.

Toucher terre : la fondation de l’alliance Bagida’waad

En décembre 2017, quelqu’un m’a transmis un formulaire de demande pour une subvention fédérale du Programme de surveillance du climat dans les collectivités autochtones. J’en ai parlé avec Andrew, et nous avons décidé de demander du financement pour une station météorologique et une manche à vent. Dans l’une des sections de la demande, il fallait résumer les effets des changements climatiques dans notre collectivité. Je connaissais les répercussions sur les eaux – la température de l’eau augmentait et la couverture de glace hivernale disparaissait –, mais j’avais besoin que quelqu’un d’autre me parle des changements sur les terres.

Une connaissance m’a mise en contact avec une personne du comté de Bruce reconnue pour ses projets environnementaux. J’ai téléphoné à cette femme du nom de Victoria Serda, qui habitait Port Elgin à l’époque. En l’appelant, j’avais comme seul objectif de remplir ma demande, ce que nous avons fait – Victoria m’avait aidée à demander ma première subvention fédérale.

Mais après plusieurs longues discussions, Victoria, Andrew et moi-même avons entrepris de fonder un groupe environnemental à but non lucratif. Nous avons formé un conseil d’administration composé de pêcheurs, d’écologistes, de scientifiques et de jeunes autochtones, qui font tous partie de mon équipe de soutien. La majorité des membres du conseil appartiennent à la Nation ojibwée de Saugeen. J’ai assumé la direction du groupe, que nous avons nommé l’alliance Bagida’waad. Cela signifie « ils ont lancé un filet » en anishinaabemowin. Les choses ont déboulé plutôt rapidement, mais c’était positif. Nous avons enregistré l’organisme avec la mission de promouvoir les études et la sensibilisation sur les répercussions des changements climatiques sur les eaux et l’environnement du lac Huron et de la baie Georgienne, d’inciter les jeunes à mettre par écrit les récits des Aînés et d’encourager une intendance plus active des terres et des eaux.

L’alliance Bagida’waad occupe aujourd’hui une place importante dans ma vie. Elle m’a aidée à passer de mon ancienne vie d’entrepreneuse et membre d’une famille de pêcheurs à mon nouveau rôle de sensibilisation aux changements climatiques et à leurs effets sur le grand corégone. Elle touche à divers sujets très sérieux, comme la préservation des rives naturelles, les espèces envahissantes, la perte d’habitats, la sécurité alimentaire, et bien sûr les changements climatiques et le déclin du grand corégone. Ses initiatives sont variées : nettoyage des rives sur le territoire traditionnel de la Nation ojibwée de Saugeen, webinaires sur l’environnement, cours d’anishinaabemowin en ligne, boutique virtuelle, ateliers de fabrication de filets, stage d’une semaine avec des étudiants collégiaux, ateliers de poterie, projet de revitalisation d’un ruisseau, et plantation de végétaux comestibles. Elle a même organisé un super repas de partage communautaire en octobre 2018. L’alliance concentre notamment ses activités dans la mobilisation, la sensibilisation et l’intendance des jeunes. Elle emploie des technologies novatrices et des médias numériques pour rejoindre son public et interagir avec lui. Par exemple, elle publie des images captées par des drones, organise des séances d’apprentissage en réalité augmentée près du ruisseau et coordonne des randonnées écologiques virtuelles pour les Aînés.

L’alliance Bagida’waad occupe aujourd’hui une place importante dans ma vie. Elle m’a aidée à passer de mon ancienne vie d’entrepreneuse et membre d’une famille de pêcheurs à mon nouveau rôle de sensibilisation aux changements climatiques et à leurs effets sur le grand corégone.

Bagida’waad emploie une approche fondée sur les forces dans tous ses projets (Brough et coll., 2004). Les Anishinaabeg ont toujours misé sur l’humour pour raconter des histoires difficiles. De plus, l’humour est un outil essentiel à la décolonisation et un élément central de l’éducation et de la pédagogie autochtones (Leddy, 2018). Pour moi, il rend les enjeux complexes un peu plus amusants ou intéressants. Une fois, j’ai nettoyé la rive en costume de dinosaure gonflable. Tant de jeunes se sont arrêtés pour me demander ce que je faisais ou m’ont apporté des déchets juste pour voir mon costume de plus près. Les adultes aussi venaient me parler, et acceptaient de bonne grâce d’aider un peu ou de prendre une carte professionnelle.

Andrew et Natasha Akiwenzie en 2020. Photo : Victoria Serda

C’est un sujet important, les déchets et la propreté des cours d’eau. Mais il est tout aussi important de montrer aux gens comment aider et d’ajouter une touche de gaieté dans le nettoyage des rives! Cela rend la corvée plus mémorable et la transforme en activité attendue.

Nos publications sur les réseaux sociaux en tant qu’Aquaman sont un autre exemple de notre utilisation de l’humour pour parler des changements climatiques et de l’environnement. Des études le confirment : lorsqu’on martèle des messages clairs et simples sur la science du climat, on favorise la rétention d’information et on rejoint davantage le public. Nous tâchons de prendre à cœur ces leçons dans notre travail.

Le brouillard commence à se dissiper. Les deux pieds ancrés sur terre, je me sens enfin plus légère.

Mobiliser et sensibiliser les jeunes

Je sais que mes forces, ce sont les chiffres et les dates. Dans l’équipe de soutien, certains excellent en rédaction, en compréhension de documents juridiques ou en identification des plantes. J’adore trouver ce qui anime les gens et les encourager à vivre leur passion, quelle qu’elle soit. Je suis toujours impressionnée de voir où cela peut nous mener.

En 2019, nous avons lancé un projet pour inciter les jeunes de la Nation ojibwée de Saugeen à mettre par écrit les connaissances et les récits des Aînés pêcheurs sur les changements climatiques. En octobre 2019, nous avons établi un partenariat avec James Stinson, affilié au Dahdaleh Institute of Global Health Research et au Young Lives Research Lab de la Faculté d’éducation de l’Université York, afin d’élargir notre approche de la recherche et de la sensibilisation auprès des jeunes.

En mars 2020, nous avons conjointement reçu une subvention d’engagement partenarial du Conseil de recherches en sciences humaines (CRSH) pour un projet visant à encourager la production jeunesse de courts métrages documentaires sur les changements climatiques et la santé de la planète. Ce projet s’est récemment couronné par un festival cinématographique virtuel durant lequel ont été présentées sept créations, dont six versées dans Youth Climate Report, une banque en ligne de films produits par des jeunes. Associée à la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques (CCNUCC), cette banque répertorie aujourd’hui plus de 600 œuvres de jeunes de 18 à 30 ans illustrant les études, les perturbations et les solutions tangibles relatives aux changements climatiques. Les films ajoutés à Youth Climate Report sont projetés chaque année lors des conférences des Nations Unies sur les changements climatiques, où ils sont utilisés comme ressources par les décideurs de l’ONU. Un film créé l’an passé par Christopher Akiwenzie, mon fils aîné, portait expressément sur la couverture de glace des Grands Lacs et la disparition du grand corégone. Grâce à une subvention de développement de partenariat du CRSH, nous continuerons ces trois prochaines années de mobiliser les jeunes avec M. Stinson par l’intermédiaire de notre projet « Planetary Health Partnership: Anishinaabe youth guardians, land-based learning, and the practice of living well with the world ». Ce dernier élargit et approfondit la collaboration en cours avec l’Université York pour explorer la protection des terres et l’apprentissage par l’expérience des Autochtones comme modèle de revitalisation culturelle, d’intendance environnementale et de lutte climatique.

Lors d’un webinaire que nous avons organisé en 2019, Victoria et moi avons rencontré Gwen MacGregor, une formatrice de l’Université de Toronto, qui nous a paru vraiment amicale et ouverte d’esprit; elle nous a proposé de la rencontrer en personne quelques semaines plus tard. Nous échangions principalement en ligne en raison de la COVID-19 et gardions le contact par courriel. C’était une vraie passionnée de l’environnement et de la lutte climatique. Elle voulait nous présenter une amie professeure à l’Université. Nous avons rencontré Marla Hlady et avons tout de suite su que nous voulions travailler avec ces femmes. J’ai été surprise qu’elles fassent toutes deux l’effort de venir nous voir en personne l’été dernier. Je connais la route entre ici et Toronto et je sais qu’elle est longue. Mais elles avaient cette volonté de bien faire les choses. Ensuite est venue l’idée de créer un cours sur le terrain pour les étudiants. Victoria et moi étions plutôt enthousiastes.

Nous avons établi une relation de confiance solide et nous sommes raconté beaucoup d’histoires, si bien qu’un projet conjoint pour les étudiants nous a semblé être la prochaine étape logique. Je me disais que les étudiants bénéficieraient immensément de ce cours que nous avions décidé de créer ensemble. Nous avons collaboré de bout en bout, prenant notre temps et discutant ouvertement à maintes reprises pour offrir aux étudiants une expérience bénéfique dans le respect de la collectivité et de l’environnement. Nous avons eu beaucoup de plaisir avec les étudiants ce printemps, et nous apprécions beaucoup les conversations que nous avons avec eux en classe. Chaque fois, j’avais hâte de faire connaître aux étudiants, à Gwen et à Marla l’environnement naturel et toute la beauté qui m’entoure à Neyaashiinigmiing.

Grâce à Bagida’waad et à ses partenaires, le brouillard se lève et la voie à suivre s’éclaircit.

Rendez-vous sur la rive

Notre planète a besoin de nous. La biodiversité disparaît lentement. Nous devons renouer avec le monde qui nous entoure et assurer aux générations futures la possibilité d’évoluer dans un climat stable. Nous devons nous soutenir les uns les autres pour opérer des changements positifs et laisser à nos prochains une planète plus saine que celle dont nous avons hérité. L’alliance Bagida’waad travaille à plusieurs projets sur l’environnement et la culture : nous avons restauré un ruisseau pour créer des aires ombragées pour les espèces aquatiques et combattre l’érosion de façon naturelle; nous organisons des randonnées écologiques pour raconter des histoires sur le rôle de l’écosystème et les liens qui nous unissent à la nature; nous recourons à la science citoyenne pour faire des analyses de l’eau et enseigner l’importance de surveiller l’évolution des eaux locales; et nous animons des discussions en ligne sur divers sujets, comme les espèces indigènes et envahissantes de plantes, de poissons ou d’insectes. Tous nos projets intègrent respectueusement les récits et la langue anishinaabeg.

Rendez-vous sur la rive : un costume vous y attend!

Recommandations de politiques et d’initiatives

Recommandations générales

  • Appliquer le principe de consentement préalable libre et informé en tout temps.
  • Établir et déployer un plan d’adaptation et de sensibilisation aux changements climatiques.

Organisation des Nations unies

  • Créer des programmes pour financer des initiatives communautaires auprès de jeunes autochtones et des projets de gardiens des terres.
  • User des connaissances écologiques autochtones pour élaborer une approche écosystémique intégrée et holistique de protection des espèces.

Politiques fédérales

  • Soutenir les initiatives d’Autochtones et de jeunes pour la sensibilisation et la conscientisation aux changements climatiques et à la santé de la planète.
  • Promouvoir la vision à double perspective et le concept d’espace éthique voulant que le savoir autochtone et la science occidentale soient traités comme des systèmes de connaissances différents, mais complémentaires dans l’élaboration de politiques.
  • Financer des programmes de gardiens autochtones dans tous les territoires autochtones, notamment au moyen d’accords de contribution pluriannuels.
  • Établir davantage d’aires protégées et de conservation autochtones et de fiducies foncières communautaires autochtones.
  • Autochtoniser les politiques climatiques du Canada pour instaurer une relation mutuellement bénéfique entre la lutte climatique et la souveraineté autochtone.
  • Soutenir les solutions locales et autochtones pour rendre les pêcheries autochtones plus viables sur les plans de l’économie et de la subsistance (pêche durable ou transition vers d’autres rôles comme le partage de connaissances).
  • Appliquer le principe de consentement préalable libre et informé dans tous les ministères.
  • Promouvoir les aires de conservation gérées par des Autochtones.
  • Procéder à une revue complète des politiques et produire un rapport pour limiter le mouvement et la propagation des espèces envahissantes par divers vecteurs (entreprises de semences, nourriceries, bateaux de pêche commerciale, transport, etc.).
  • Créer une société d’État gérée par des Autochtones pour distribuer aux initiatives autochtones des fonds de soutien indépendants sur plusieurs années et des subventions pour la prestation de programmes.
  • Appliquer les principes du guide Inclusion, diversité, équité et accessibilité (IDEA) : pratiques exemplaires à l’intention des chercheurs.

Politiques provinciales

  • Établir une structure de cocréation et de cogestion pour l’ensemble des ressources.
  • Favoriser le choix de zones perturbées pour les nouvelles constructions.
  • Définir davantage d’espaces naturels protégés.
  • Créer et intégrer au programme scolaire des cours et des modules d’apprentissage autochtones sur le terrain.
  • Soutenir les réseaux alimentaires locaux, y compris les cuisines commerciales qui traitent des aliments locaux.

Gouvernements régionaux

  • Élaborer un plan pour limiter la propagation des espèces envahissantes.
  • Adopter une politique de barrages verts et de haies-clôtures pour encourager les agriculteurs à préserver ou à planter des arbres le long des routes, entre les champs et près des cours d’eau.
  • Réglementer et promouvoir la préservation des rives naturelles sur les propriétés riveraines.
  • Instaurer des frais pour les demandes d’aménagement afin de rémunérer les Autochtones chargés de les étudier.
  • Créer des éco-corridors pour la faune.

Gouvernements autochtones

  • Créer des éco-corridors pour la faune.
  • Établir des programmes de gardiens.
  • Collaborer avec des organisations de base à des projets de restauration écologique.

Gouvernements locaux : municipalités

  • Adopter des règlements municipaux autorisant et favorisant la plantation d’espèces comestibles (arbres, buissons, fines herbes et légumes) dans les parcs et les espaces publics.
  • Planter des espèces non envahissantes dans les parcs et les espaces publics, notamment des espèces utiles à la population.
  • Assurer aux marchés fermiers locaux les ressources nécessaires en espace, en visibilité et en personnel.
  • Créer des éco-corridors pour la faune.

Gouvernements locaux : conseils de bande

  • Créer des éco-corridors pour la faune.

Fondations, organisations caritatives et organismes à but non lucratif

  • Nommer au moins deux représentants de détenteurs de droits autochtones au conseil d’administration.
  • Établir un conseil consultatif autochtone.

Entreprises

  • Discuter des occasions d’affaires à venir avec les entreprises autochtones locales pour repérer les occasions de partenariat.

Établissements scolaires

  • Intégrer au système scolaire des cours et des modules d’apprentissage autochtones sur le terrain.

Références

Brough, Mark, Chelsea Bond et Julian Hunt. 2004. « Strong in the City: Towards a strength-based approach in Indigenous health promotion », Health Promotion Journal of Australia, 15 (3). https://doi.org/10.1071/HE04215.

Leddy, Shannon. 2018. « In a Good Way: Reflecting on Humour in Indigenous Education », Journal of the Canadian Association for Curriculum Studies, 16 (2) : 10-20. https://jcacs.journals.yorku.ca/index.php/jcacs/article/view/40348.

Whitinui, Paul. 2013. « Indigenous Autoethnography: Exploring, Engaging, and Experiencing “Self” as a Native Method of Inquiry », Journal of Contemporary Ethnography, 43 (4). https://journals.sagepub.com/doi/10.1177/0891241613508148.

Une approche à deux voies de la remise en état collaborative

Publié dans le cadre de notre série Perspectives Autochtones, une série de rapports de recherche sur le climat menée par des Autochtones produite en coopération avec le Centre for Indigenous Environmental Resources.

Par : Jean L’Hommecourt, Marie Boucher, Gabe Desjarlais, Joe Grandjambe, Martha Grandjambe, Dora L’Hommecourt, James Ladouceur, Clara Mercer, Douglas Mercer, Edith Orr, Audrey Redcrow, James « Scotty » Stewart

En collaboration avec : Alexandra Davies Post, Christine A. Daly, Bori Arrobo, Gillian Donald, Dan McCarthy, David A. Lertzman et S. Craig Gerlach

Affiliations : Première Nation de Fort McKay, Université de Waterloo, Université de Calgary et Donald Function & Applied Ecology Inc.

Présentation

Pour se préparer adéquatement à la transition énergétique, le secteur pétrolier et gazier doit tenir compte des répercussions historiques et actuelles sur le territoire et les détenteurs de droits autochtones.

Voici un chapitre d’une histoire qui n’est pas terminée; l’histoire d’une Première Nation et de cochercheurs universitaires qui ont appris les uns des autres et, ce faisant, créé ensemble des outils de planification interculturels qui mettent de l’avant les voix et le leadership autochtones dans la transition énergétique du Canada.

Au Canada, de profondes lacunes dans les politiques et pratiques de fermeture des mines de sable bitumineux et de remise en état des lieux se traduisent par une situation où les détenteurs autochtones de droits issus de traités sont exclus de la gestion réfléchie du réaménagement de leurs territoires traditionnels dégradés. Si les politiques et réglementations publiques imposent l’atténuation des répercussions des projets miniers sur les détenteurs de droits et le territoire autochtones, les approches actuelles de fermeture et de remise en état de mines (surtout concernant les aspects sociaux et culturels) n’ont pas porté fruit. Il importe d’inclure les personnes et les éléments naturels dans les plans de réaménagement du territoire dégradé, dans une optique non seulement de préservation des paysages, mais aussi des sociétés et cultures qui en dépendent. Pour se préparer adéquatement à la transition énergétique, le secteur pétrolier et gazier – principal émetteur et responsable des changements climatiques du Canada (gouvernement du Canada, 2021) – doit tenir compte des répercussions historiques et actuelles sur le territoire et les détenteurs de droits autochtones qui continuent de ressentir les effets de l’empreinte écologique de cette industrie. C’est tout particulièrement important pour la Première Nation de Fort McKay, dont le territoire traditionnel, couvert par le Traité no 8, compte les sables bitumineux de l’Athabasca et a été défiguré par leur exploitation.

Pendant des décennies, les membres de la communauté de Fort McKay se sont dits inquiets des répercussions de l’exploitation des sables bitumineux sur leur territoire traditionnel. À la figure 1, une image à vol d’oiseau présente les perturbations industrielles du territoire traditionnel de Fort McKay (entouré de blanc) : (à gauche) en 1967, lorsque la première exploitation commerciale de sables bitumineux a vu le jour et (à droite) aujourd’hui. Les zones roses représentent les réserves de la Première Nation de Fort McKay; les vertes, les projets de sables bitumineux en activité; les rouges, les projets approuvés en attente d’exploitation; et les orange, les principales zones d’exploration pétrolière et gazière.

En 1967, au début des activités d’exploitation, la communauté de la Première Nation de Fort McKay n’avait aucun recours pour demander aux exploitants de sables bitumineux de la consulter et de dialoguer avec elle. Les décisions sur les fermetures de mine et la planification de la remise en état étaient prises sans le concours ni la consultation des Cris et des Dënesuliné (Dénés), qui vivent sur ce territoire depuis des temps immémoriaux. Dans les années 1980, on disait à la Première Nation de Fort McKay que le territoire retrouverait son état initial, et que les effets de l’exploitation seraient négligeables. Aujourd’hui, les entreprises reconnaissent que les territoires resteront marqués par ces bouleversements, mais qu’un écosystème de forêt boréale autosuffisant sera rétabli conformément à la réglementation.

Figure 1 –An eagle-eye view (left) of the oil sands industrial footprint within the Fort McKay Traditional Territory (white line) in 1967, the year oil sands activities commenced, and (right) present day.
Figure 1 : Vue en plongée de l’empreinte écologique de l’industrie des sables bitumineux sur le territoire traditionnel de Fort McKay (entouré de blanc) : (à gauche) en 1967, première année d’exploitation des sables bitumineux; (à droite) aujourd’hui.

Ce projet touche le territoire traditionnel de la Première Nation de Fort McKay depuis 55 ans, mais cette Première Nation n’a participé à la prise de décision et à la planification que pendant une fraction de ces 55 années. 

Bori Arrobo, directeur de l’écologie à la Première Nation de Fort McKay

Non seulement ces premières mines ont-elles eu des effets cumulatifs sur le territoire, mais des décennies de planification et de décisions ont créé un précédent dans la région pour les nouveaux projets et exploitants. Ces cartes ne nous renseignent pas seulement sur le passé, mais également sur l’avenir du territoire traditionnel de la Première Nation de Fort McKay. La figure 1 (à droite) montre les projets approuvés en attente d’exploitation (en rouge), qui prolongeront un héritage de plus d’un demi-siècle loin dans l’avenir. Dans les projets de sables bitumineux, il est obligatoire d’intégrer et de consulter les Autochtones (gouvernement de l’Alberta, 2013), mais la prise en compte de leurs voix et besoins dans les décisions sur la planification des fermetures de mines et des remises en état demeurent une lacune dans les politiques et pratiques de l’État et de l’industrie des sables bitumineux.

Grâce à l’art traditionnel du bouclier et à l’histoire orale, Gillian Donald (à partir de la gauche), Gabe Desjarlais, et les aînés Clara Mercer, Douglas Mercer et Scotty Stewart partagent leurs points de vue sur la fermeture de la mine et la remise en état du territoire traditionnel de Fort McKay. Pour tous les détails, voir Daly et coll. (2022). Photo : Christine Daly

En 2018, la Première Nation de Fort McKay s’est jointe aux universités de Calgary et de Waterloo pour poursuivre la démarche visant la représentation des points de vue et savoirs uniques des Cris et Dénés dans le réaménagement et la remise en état de leurs terres et plans d’eau. Ensemble, nous avons créé un projet de recherche sur la remise en état collaborative s’inscrivant dans un mouvement vers une planification participative et inclusive qui donne à la Première Nation de Fort McKay un rôle équitable dans les décisions sur la fermeture des mines et la remise en état. Ce projet a donné naissance à des outils et processus de fermeture et de remise en état au service d’une meilleure communication des priorités et points de vue socioéconomiques, environnementaux et culturels de Fort McKay dans le cadre du réaménagement du territoire dégradé par les sables bitumineux. Une entreprise du secteur a participé à l’amorce du projet.

Dans le prochain chapitre de cette histoire, nous faisons état des activités de recherche et des principaux enseignements échangés par les chercheurs dans le projet commun de remise en état.

Ces enseignements sont riches en vérités, en outils et en avenues susceptibles de se révéler utiles pour la Première Nation de Fort McKay, les autres nations autochtones qui les adoptent, l’industrie de l’énergie, et les administrations fédérale, provinciales et territoriales du Canada qui pilotent la transition vers une économie sobre en carbone.

En voici des exemples :

  • Une description de la signification des terres et eaux traditionnelles et de leur lien intime avec la culture pour les membres de la Première Nation de Fort McKay;
  • L’approche à deux voies – un modèle de gouvernance interculturel pour des partenariats inclusifs dans les projets d’énergie, au service des multiples paradigmes culturels dans les décisions;
  • Le cycle de respect – un code de déontologie autochtone conçu visant l’efficacité de la communication et de l’action collaborative interculturelles;
  • Un cadre interculturel de fermeture et de remise en état; inspiré par l’approche à deux voies et les détenteurs de savoir de Fort McKay, ce cadre destiné aux Autochtones comme aux allocthones expose des stratégies de collaboration visant la remise en état de terres dégradées par les projets d’énergie au moyen de voies parallèles porteuses de savoir-faire et de savoir-être distincts, tout en facilitant une prise de décision inclusive à certains moments clés de la planification.

La terre du point de vue de la Première Nation de Fort McKay

Lac Moose, réserve de la Première Nation de Fort McKay. Photo : Première Nation de Fort McKay

La Première Nation de Fort McKay compte près de 900 membres des bandes et communautés cries et dénées. Près de 500 d’entre eux résident dans le hameau de Fort McKay, situé sur les rives de la rivière Athabasca dans ce que l’on appelle aujourd’hui le nord-est de l’Alberta. À travers les âges comme aujourd’hui, les communautés cries et dénées dépendent de leurs habiletés de chasse, de cueillette, de pêche, de soins et de travail en nature dans leur territoire traditionnel pour le maintien de leur héritage culturel, de leurs langues, de leur accès au territoire et de l’exercice de leurs droits.

Photo : Première Nation de Fort McKay

Toutefois, l’exploitation industrielle intensive des sables bitumineux nuit aux activités traditionnelles d’utilisation du territoire et par conséquent, au maintien de leur culture et mode de vie. Pendant des dizaines d’années, les membres de la communauté de Fort McKay ont parlé des répercussions de l’industrie sur le territoire. Lors de nos rassemblements, les chercheurs collaborateurs de Fort McKay décrivent souvent la beauté immaculée du territoire avant les ravages causés par l’industrie. Les aînées Edith Orr et Marie Boucher parlent d’une époque où les oiseaux chantaient plus souvent au printemps, où les baies étaient plus faciles à cueillir et avaient meilleur goût et où l’air semblait plus frais et plus propre qu’aujourd’hui.

Il faut se rappeler ce à quoi ressemblait le territoire avant que les dégâts de l’exploitation des sables bitumineux se généralisent, explique Bori Arrobo, directeur de l’écologie à la Première Nation de Fort McKay. « Avant de commencer à parler de remise en état du territoire, il nous faut honorer le territoire tel qu’il était auparavant. Nous devons reconnaître les peuples qui y ont vécu les premiers. Leurs modes de vie. Et nous devons reconnaître et apprécier les répercussions, les pertes entraînées par une dégradation du territoire. Jean L’Hommecourt est dénée et membre de la Première Nation de Fort McKay sur le territoire du Traité no 8. Descendante du Chef Adam Boucher, signataire du Traité no 8, elle travaille actuellement comme spécialiste de l’utilisation traditionnelle du territoire au service de l’écologie de la Première Nation de Fort McKay, siège au conseil d’administration du groupe Keepers of the Water, et œuvre comme agente de liaison communautaire pour le projet commun de remise en état. En 1967, lorsque les premières entreprises d’exploitation de sables bitumineux sont entrées en opération, Jean avait tout juste quatre ans (voir l’image de gauche à la figure 1). Elle passe en revue ses souvenirs d’enfance dans la forêt boréale du territoire traditionnel de Fort McKay, et les effets de l’industrie des sables bitumineux sur elle et sa communauté :

Mon père nous emmenait avec lui sur le territoire, sur la rivière et dans le coin des collines Birch où j’avais l’habitude de marcher avec lui. Lorsque je regarde l’autre photo, c’est comme s’il était devenu impossible de se situer ou de trouver des points de repère. Dire que cette terre était autrefois vierge. L’effet général qui se dégage de la deuxième carte, c’est l’impression d’être perdue [elle parle de la carte de droite à la figure 1]. Ça me rend émotive, parce que rien qu’à la voir, je prends conscience de tout ce qu’on m’a pris. [Le territoire] est gardien de nos valeurs comme Première Nation. Lentement, nous saisissons l’ampleur de tout ce qui nous est volé. Nous avons besoin de votre aide pour réparer les torts causés par l’industrie. Pour nous, ça nous fait un gros morceau de parti.

Ensuite, nous soulignons le travail réalisé par les membres de la Première Nation de Fort McKay pour le développement d’un modèle de gouvernance interculturel qui intègre leurs connaissances approfondies et leurs voix dans la remise en état de leurs terres d’origine, et nous analysons son application dans notre projet commun de remise en état.

Application d’une approche à deux voies pour la remise en état collaborative et la transition énergétique

Les projets énergétiques qui misent tout sur les priorités, les perspectives et les processus du secteur privé et des administrations fédérale, provinciales et territoriales excluent les voix et approches des détenteurs de droits du territoire traditionnel et perpétuent les injustices environnementales et climatiques.

L’approche à deux voies a été développée de 2009 à 2013 par les membres de la communauté de Fort McKay, des membres d’autres nations autochtones, des exploitants de sables bitumineux et le gouvernement de l’Alberta par l’étude sur le savoir traditionnel de la biodiversité de la Cumulative Environmental Management Association (CEMA) (équipe de recherche sur les deux voies, 2011, 2012). La CEMA a formulé des recommandations visant la mise en œuvre d’une approche à deux voies incluant les membres de la communauté autochtone et le savoir autochtone dans la planification des fermetures et de la remise en état. L’équipe a appliqué une approche à deux voies au projet commun de remise en état pour créer un espace éthique (Ermine, 2008) permettant à de multiples cultures de partager le meilleur des deux mondes (Lertzman, 2010) tout en remettant en état le territoire traditionnel dégradé de Fort McKay. Le projet commun de remise en état était la première tentative d’application d’une telle approche interculturelle de planification.

Nous sommes tous des peuples visés par un traité

Si une approche à deux voies a été créée il y a plus d’une décennie par le groupe multilatéral CEMA, c’est par une approche similaire que nos ancêtres en sont parvenus à une compréhension mutuelle et à la signature de traités sur le partage du territoire et de ses ressources naturelles. Ce modèle pluriculturel, création commune de la Première Nation de Fort McKay et de l’industrie des sables bitumineux, peut aujourd’hui servir à soutenir des partenariats pour des projets d’énergie (renouvelable ou non) qui tiennent compte de multiples paradigmes culturels dans les décisions – de l’exploration à la remise en état en passant par l’exploitation et la fermeture.

Jean L’Hommecourt fait état de ses expériences au sein de l’équipe de recherche qui a contribué à la mise sur pied de l’approche à deux voies, approche qu’elle a ensuite appliquée en sa qualité de cochercheuse dans le cadre du projet de remise en état collaborative :

« Nous nous sommes réunis autour d’une même table à la CEMA [Cumulative Environmental Management Association]; cinq des Premières Nations de la région y étaient représentées. L’approche à deux voies, c’est une idée qui nous est venue pendant que nous discutions des manières de faire entendre nos soucis et de voir à ce que la situation soit gérée dans le respect de nos avis et points de vue, à nous les Autochtones. Nous avons un système de valeurs différent de celui véhiculé par la société colonialiste “dominante” en ce qui a trait à nos liens avec le territoire et la Terre mère. Nous marchons chacun sur notre propre voie. Or, souvent on nous pousse dans une autre voie, une autre manière de penser que celle qui est la nôtre. C’est pourquoi, pour préserver nos valeurs, nous voulons prendre notre propre chemin. Nous marchons ensemble et nous nous rencontrons à certaines croisées pour mettre nos valeurs et nos idées en commun, mais nos chemins demeurent distincts. Nous voulons nous accorder, bâtir des passerelles entre ces croisées et arriver à mieux nous comprendre en travaillant ensemble. Une approche à deux voies, ça remonte jusqu’à la signature des traités. Nos ancêtres ont dû communiquer d’une manière que comprendraient les nouveaux venus, et nouer une entente qui vaudrait “tant que les rivières couleront, que l’herbe poussera, et que le soleil brillera”. Cette formulation est un exemple parfait de la compréhension universelle, par tout le monde sur notre mère la Terre, de notre identité : nous, peuples autochtones, vivons et incarnons le territoire. »

Figure 2 : Risques associés aux changements climatiques, relations climatiques et options pour atténuer le risque climatique : vus sous une perspective scientifique (adaptation de GIEC, 2022).
Photo du territoire traditionnel de Fort McKay illustrant l’utilité et l’interrelation de la végétation, des sols et des milieux humides (le muskeg), comme l’explique Jean L’Hommecourt à travers ses récits oraux. Photo : Première Nation de Fort McKay.

Les répercussions des changements climatiques, ainsi que les manières de les atténuer et de gagner en résilience, peuvent être appréhendées par la voie scientifique comme par la voie autochtone (figure 3). Nous présentons ici sous forme d’un code visuel à deux pans, comme le décrit Goodchild (2021), à la fois le modèle occidental et le système de connaissances de la nation de Fort McKay, les deux étant appliqués pour comprendre les changements climatiques.

La perspective scientifique, selon le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat de l’Organisation des Nations Unies (GIEC, 2021, 2022), est que l’augmentation des gaz à effet de serre, comme le dioxyde de carbone et le méthane, qui s’observe depuis 1750 dans l’atmosphère est causée sans aucune équivoque par les combustibles fossiles. Cette augmentation des gaz à effet de serre a entraîné une hausse globale des températures de surface de 1,09 °C dans la dernière décennie par rapport aux années 1850-1900, et l’on s’attend à ce que le réchauffement atteigne 2,7 °C ce siècle-ci en l’absence de sérieuses mesures pour réduire les émissions dans les prochaines décennies (Climate Action Tracker, 2021).

Les changements climatiques génèrent déjà des conditions météorologiques à la dangerosité et aux extrêmes accrus, créant des problèmes généralisés partout sur Terre, et leurs effets ne feront que s’intensifier chaque fois que le réchauffement montera d’un cran (GIEC, 2021, 2022).

La perspective d’une membre de la nation de Fort McKay, dans les mots de Jean L’Hommecourt :

« Nous croyons que rien sur la Terre mère ne nous a été donné sans raison. Tout a un but. Tout a un esprit. Ainsi, au point de vue des changements climatiques, les arbres sont ce qu’il y a de plus important.

Les arbres sont là pour nous donner la vie et pour nous protéger. Ils se dressent contre vents et marées, et absorbent toutes les toxines. Ils purifient l’air pour nous donner le souffle de vie. Nous, Autochtones, connaissons toute la multitude de leurs espèces et de leurs usages. Nous avons toujours voulu préserver les arbres afin que les générations futures puissent aussi en profiter.

Le sol, le muskeg [aussi appelé tourbière] est particulièrement important, car il sert de filtre. Le muskeg est une grosse éponge qui absorbe toutes les toxines, tous les composés de carbone. Il nous protège des changements climatiques. Mais la terre, tout ce qu’il y a sur la carte, a été arrachée, asséchée, entreposée quelque part. Même si on ramène la tourbe d’où elle a été stockée pendant des années, cela ne redonnera pas au muskeg la fonction prévue par le Créateur quand il l’a mis sur Terre.

Toutes les transformations du territoire ont changé notre climat, la direction et la vitesse des vents, les bassins hydrologiques. Les espèces disparaissent. Maintenant, nous commençons à en subir les conséquences. Nos ancêtres nous ont prévenus qu’arriverait un moment où nous allions connaître des difficultés jamais vues auparavant. Et tout cela est la faute du plus grand prédateur de la planète, l’humanité, qui détruit sa Terre nourricière. »

Cueillette de baie dans le muskeg, un milieu humide formé de matière organique qui séquestre le carbone. Photo : Première Nation de Fort McKay
Cueillette de baie dans le muskeg, un milieu humide formé de matière organique qui séquestre le carbone. Photo : Première Nation de Fort McKay

Permettant l’heureuse coexistence de multiples visions du monde, savoirs et systèmes de gouvernance, l’approche à deux voies a été choisie pour sa capacité à créer des espaces et à jeter des ponts pour qu’Autochtones et allochtones s’assoient à une même table et apprennent mutuellement de leurs paradigmes culturels et systèmes de connaissances respectifs (Goodchild, 2021). Moore (2017) décrit cet espace comme la conscience de l’« esprit farceur », un espace liminal qui met les opposés sens dessus dessous et libère de la pensée conventionnelle. Ces passerelles peuvent être le meilleur point de départ pour l’examen de problèmes complexes comme les changements climatiques et la création d’un plan de transition énergétique éthique pour le Canada qui tient compte de toutes sortes de points de vue et connaissances, dont ceux des nations autochtones comme celle de Fort McKay.

Le cycle du respect : Vers un modèle de gouvernance interculturelle

Avant que les cochercheurs puissent commencer à remettre en état la terre qui soutenait la voix et la vision collective de Fort McKay, il a fallu reconnaître le besoin d’établir de nouvelles règles d’échange qui ne renforceraient pas les schémas nuisibles. Tout d’abord, les cochercheurs ont passé du temps ensemble sur le terrain afin de comprendre la qualité d’environnement dont la Première Nation de Fort McKay a besoin pour son utilisation traditionnelle du territoire, d’explorer les connaissances scientifiques et approches de remise en état des exploitants des sables bitumineux, et d’assurer un (r)établissement des relations dans un contexte de l’ici-maintenant. A suivi plus tard la cocréation du cycle du respect comme encadrement éthique du comportement et des actes des cochercheurs lorsque se rencontrent leurs différentes voies dans la planification de la fermeture d’une mine et de la remise en état des lieux. Ce nouvel outil est le support d’un espace éthique commun où les chercheurs autochtones et allochtones peuvent avoir des échanges fructueux et respectueux (Ermine, 2008).

Le cycle du respect est un outil interculturel dotant les exploitants de sables bitumineux et les organismes gouvernementaux d’un ensemble de principes pour un dialogue interculturel éthique et des échanges vrais et sincères avec la Première Nation de Fort McKay. Le cycle du respect, qui a été élaboré au moyen de processus autochtones traditionnels de dialogue et d’échange de connaissances – le cercle de discussion et la narration –, peut être adopté et adapté par d’autres nations et pour d’autres industries, selon les réalités de chacune.

Le cycle du respect est né de la collaboration de la Première Nation Fort McKay, d’une entreprise exploitante de sables bitumineux et de chercheurs universitaires du centre jeunesse du hameau de Fort McKay. Réunis en un cercle de discussion, les intervenants ont chacun fait le récit d’une interaction avec l’État, l’industrie et/ou les peuples autochtones dont on pouvait tirer des leçons. Un par un, les cochercheurs ont fait passer une plume d’aigle autour du cercle pour exprimer leurs expériences mémorables, bonnes et mauvaises. Une fois le cercle clos, les cochercheurs se sont regroupés en deux plus petits cercles pour dégager les grands principes qui favoriseraient un espace interculturel respectueux, sûr et collaboratif pour le dialogue et le travail de remise en état. Par cet échange entre cultures, cette reconnaissance des thèmes et leur validation au fil des ateliers, les leçons relatées se sont concrétisées, passant de simples expériences passées à un ensemble dynamique et interdépendant de principes directeurs. Ces principes ont été transposés sur une roue de médecine dans les langues crie, dénée et anglaise [traduction française ci-dessous] et baptisés « cycle du respect » par l’Aîné Scotty Stewart (figure 3).

Le cycle du respect
Figure 3 : [Haut] Le cycle de respect – un code de déontologie autochtone établi dans le cadre du projet commun de remise en état. [Bas gauche] L’Aînée Clara Mercer formant les cochercheurs sur la langue crie et sur la perspective crie du cycle du respect. [Bas droite] Jean L’Hommecourt consignant les idées du groupe de cochercheurs, qui collaborent à l’élaboration de l’outil dans le cadre du cercle de discussion.

Au centre du cycle du respect figure le mot d’ordre du projet commun de remise en état, qui nous provient de l’Aînée Clara Mercer. En cri, c’est Te Mamano Aski Ki Kaklo Asiniwak, et en déné, ɂeła ɂeghdalaı́da NihaTuha; le tout se traduit approximativement par « Œuvrer ensemble pour le bien de notre peuple et de notre territoire ».

Suivant les conseils des Aînés de la Première Nation de Fort McKay, les principes dérivés des récits rapportés ont été tramés en une roue de médecine en langues crie, dénée et anglaise [traduction française sur l’image], colorée selon le système cri de façon à ce que chaque quadrant représente l’une des quatre saisons et directions. L’adoption des principes commence par les fondements au printemps (jaune, est), suivis en croissance continue de principes qui s’ajoutent pendant l’été (rouge, sud), l’automne (bleu, ouest) et l’hiver (blanc, nord). Chaque principe s’alimente d’un autre; par exemple, plusieurs cochercheurs de la Première Nation de Fort McKay ont souligné que pour que l’exercice soit fructueux, il faut que les participants soient honnêtes et transparents les uns envers les autres, et être ouverts à de nouvelles idées. Chaque principe est lié au suivant, et il faut tous les incarner pour espérer bien participer à la collaboration interculturelle. Le travail de communication des principes du cycle du respect dans les langues des divers intervenants est un enjeu perpétuel, et indispensable à l’ensemble de l’exercice. Comme le disait la très regrettée Aînée Clara Mercer : « Nos langues [crie et dénée] sont très, très importantes. Il s’agit de notre identité. De qui nous sommes et de ce que nous sommes. Et de notre connexion profonde à la Terre mère. »

Le cycle du respect, ainsi que les méthodes utilisées pour l’établir, ouvre une voie que peuvent emprunter les nations autochtones pour (re)bâtir les relations et engagements avec les institutions des colons, comme le gouvernement, l’industrie et le milieu universitaire. Le Canada entame son virage vers une économie sobre en carbone, et des outils comme le cycle du respect sont une base essentielle pour garantir une communication respectueuse où planificateurs de l’énergie, représentants de l’industrie et du gouvernement et autres décideurs arrivent à appréhender la vision qu’ont les peuples autochtones de l’avenir de leurs territoires traditionnels.

Réappropriation culturelle et atténuation des risques climatiques : le cadre interculturel de fermeture et de remise en état

À ce chapitre de notre récit, nous décrivons le nouveau processus créé par des cochercheurs pour utilisation par l’industrie des sables bitumineux, par le gouvernement et par la Première Nation de Fort McKay dans la planification de l’avenir des terres traditionnelles de cette dernière après la fermeture d’un projet d’exploitation des sables bitumineux. Il s’agit du cadre interculturel de fermeture et de remise en état, selon lequel les terres visées auront des avantages socioéconomiques, culturels et environnementaux pour tout le monde après la fermeture et la restauration (figure 4).

L’illustration du cadre s’inspire de l’approche à deux voies (équipe de recherche, 2011, 2012) et des leçons transmises par feu l’Aînée Clara Mercer, Jean L’Hommecourt et feu David Lertzman, Ph. D. C’est la représentation d’une entreprise de sables bitumineux et de la nation de Fort McKay qui cheminent en parallèle et se rencontrent pour collaborer authentiquement au travail de fermeture et de remise en état à des croisées qui relient les générations passées, présentes et futures par une nature restaurée. Comme l’expliquait l’Aînée Clara Mercer : « les sept premiers brins de foin d’odeur représentent les sept générations nous précédant […] [celles qui] ont tracé les sentiers qu’a empruntés la [Première Nation de Fort McKay] jusqu’à maintenant […] Les anciens sentiers ont été détruits […] par les barrages, les industries. Alors maintenant, nos ancêtres ont du mal à nous trouver pour nous aider à guérir. » David Lertzman, lui, avait fait cette réflexion sur l’ouverture d’un sentier dans la neige profonde : « Battre une piste dans ces conditions, c’est toute une entreprise. C’est difficile. Ça demande du temps. Pour monter les côtes, on se déplace en sautant plus qu’autre chose. Vraiment… c’est une entreprise difficile, mais ça en vaut la peine parce que je sais que plus c’est difficile pour moi d’ouvrir la voie, plus ceux qui viendront après vont l’apprécier. »

Le cadre interculturel de fermeture et de remise en état met en lumière six grandes passerelles, ou phases, où des cultures distinctes qui suivent leur propre chemin peuvent se rencontrer afin d’échanger leurs connaissances et de cocréer des plans de fermeture et de remise en état qui permettront aux générations futures de Fort McKay de rester connectées à leurs ancêtres à travers les sentiers ancestraux restaurés. Le cadre interculturel est destiné à s’utiliser en combinaison avec le cycle du respect, les principes de ce dernier guidant les actions des participants lorsqu’ils se retrouvent aux passerelles recommandées par le cadre.

Figure 4 : Le cadre interculturel de fermeture et de remise en état [VERSION PROVISOIRE] montre comment de multiples cultures peuvent approcher la clôture d’un projet d’exploitation d’énergie et le travail de remise en état en empruntant des voies parallèles, où appliquer leurs propres manières d’être et de penser, ainsi que des passerelles (ou phases) où se rencontrer et prendre des décisions inclusives durant la planification. [Droite] Des membres de la nation de Fort McKay sur leur territoire.

Le rétablissement de la végétation, des forêts et des tourbières ainsi que la reprise des utilisations traditionnelles du territoire perturbé par les projets énergétiques sont d’importantes mesures culturelles et essentielles à la vie qui atténuent les risques climatiques pour Fort McKay. Voici les six passerelles du cadre interculturel de fermeture et de remise en état qui soutiennent ces actions :

  1. Développement de relations et établissement de principes de collaboration en matière de remise en état : C’est là une base qu’il faut asseoir avant l’approbation de tout projet énergétique et développer tout au long du cycle d’exploitation et du processus de clôture du projet (p. ex. par l’application d’un code de déontologie interculturel pour encadrer le dialogue et favoriser l’apprentissage mutuel).
  2. Vision harmonisée et interculturelle de la fermeture : C’est une idée commune du futur paysage restauré qui servira à orienter la planification de la fermeture de la mine ainsi que de la remise en état et les décisions d’aménagement.
  3. Conception d’un outil d’aménagement du territoire traditionnel : Cet outil de planification géospatial produit par la nation de Fort McKay, et inspiré de sa vision du monde unique, indique où et comment incorporer les facettes clés de l’utilisation traditionnelle du territoire dans les plans de fermeture et de remise en état.
  4. Élaboration d’un plan conjoint de fermeture et remise en état : Ce plan a été conçu avec (et non pour) la Première Nation de Fort McKay en s’aidant de la vision interculturelle de la fermeture, de l’outil d’aménagement du territoire traditionnel, et de la fine fleur de la science de la remise en état.
  5. Mise en œuvre du plan conjoint de fermeture et remise en état : La restauration du paysage dégradé (remodelage des terres; rétablissement des sols, des plantes, de l’habitat faunique et des accès pour la Première Nation de Fort McKay) est menée de manière conjointe à l’aide du plan.
  6. Surveillance et entretien conjoints : Les données de surveillance sont obtenues à partir des parcelles restaurées au moyen de l’approche à deux voies, pour déterminer si le terrain restauré correspond ou non à la vision conjointe de la fermeture. S’ensuivent un entretien et/ou une gestion adaptative si l’objectif n’est pas atteint (Davies Post, à paraître).

Ce cadre est toujours en cours de conception à ce stade de notre récit : les cochercheurs du projet de remise en état continuent de le peaufiner et de le valider (Daly et coll., à paraître).

Cochercheurs de l’Université et de la nation de Fort McKay prenant part aux cercles de discussion qui ont débouché sur la vision de la fermeture de la mine de Fort McKay. Photo : Christine Daly.

Ici, nous allons nous pencher sur un exemple de la façon dont la deuxième passerelle – la vision harmonisée et interculturelle de la fermeture – a été établie de concert par la Première Nation de Fort McKay et l’entreprise en exploitant les sables bitumineux. À titre de contexte, il faut savoir que l’on considère comme une pratique exemplaire pour les sociétés minières de faire intervenir les peuples autochtones et autres parties concernées pour en arriver à une vision et des responsabilités partagées dans la planification de la fermeture de la mine, la remise en état des lieux et tout l’après-exploitation minière (ICMM, 2019; LDI, 2021; AMC, 2008; AMC, 2021; Morgenstern, 2012). Après tout, ce sont des générations et des générations de membres de la Première Nation de Fort McKay qui devront vivre avec les retombées socioéconomiques, environnementales et culturelles des décisions prises relativement à la fermeture de la mine et à la remise en état des lieux. Il était donc important que la Première Nation et la société de sables bitumineux posent toutes deux des gestes pour concrétiser une conception commune du futur territoire restauré (tableau 1). Cet important jalon – la création de visions parallèles – a pu être atteint grâce à l’application en février 2020 des protocoles et pratiques qu’a établis la nation de Fort McKay pour usage dans sa communauté. Pour tous les détails, voir Daly et coll. (2022). En bref, Fort McKay a fait état, de son point de vue bien particulier, des grandes aspirations et valeurs qui sous-tendent la mise en œuvre réussie de la fermeture de la mine et de la remise en état de son territoire traditionnel. Cela passait notamment par la description de ce qu’elle veut voir, entendre et vivre à l’avenir sur ses terres restaurées. L’échange d’idées au sein d’un cercle de discussion a apporté une compréhension mutuelle des idées individuelles, un raffinement des idées pour en faire des thèmes et, en fin de compte, la réalisation de la vision de Fort McKay. Plus tard le même mois, cette vision que la nation a du processus de fermeture et la vision qu’en a l’entreprise de sables bitumineux ont été communiquées dans un cercle de discussion qui réunissait membres de la bande de Fort McKay, représentants de l’entreprise et cochercheurs universitaires. L’initiative a mené à la décision conjointe de travailler ensemble, mais en suivant des visions parallèles. Cette décision est la démonstration du contrôle et de l’autorité que les intervenants se partagent dans le projet de recherche, et aussi de l’alignement entre leurs visions sur les facettes de la collaboration dans la remise en état, de l’apprentissage réciproque et de l’amélioration des relations. La vision de Fort McKay met l’accent sur le fait que les pratiques de remise en état qui sont de nature inclusive, comme le recours à l’approche à deux voies et l’établissement de pratiques de fermeture et de remise en état mutuellement bénéfiques, sont des gestes de réconciliation.

Vision de l’entreprise de sables bitumineuxVision de la Première Nation de Fort McKay
Effectuer le travail de remise en état des territoires touchés en collaboration avec la Première Nation de Fort McKay de manière à favoriser les apprentissages réciproques au chapitre de l’intendance territoriale, des relations, et de la confiance dans le processus de fermeture et remise en état comme dans ses issues.La remise en état est une forme de réconciliation, et la Première Nation de Fort McKay doit en définir les objectifs. La réconciliation passe entre autres par la reconnaissance de ce qu’était le territoire dans son état originel, de ses habitants initiaux, des dommages et répercussions qu’il a connus, et de ce qui a été perdu.
 
On concrétisera cette vision si l’on vise le respect durable des cérémonials, des savoirs et des langues des Premières Nations (Cris, Dénés), si l’on applique la fine pointe de la science de la remise en état pour favoriser un respect et une compréhension mutuels, et si l’on témoigne à nouveau du respect à la nature.
Tableau 1 : Visions du projet et/ou de la fermeture des mines, décrites du point de vue de chacune des voies parallèles (Daly et coll., 2022) et sous forme d’un code visuel à deux pans.

On a employé une deuxième méthode ou activité de recherche pour examiner les visions que l’entreprise et que Fort McKay avaient de la fermeture. En novembre 2019, un représentant de Fort McKay a conçu et piloté une réflexion sur les perspectives de l’intendance territoriale dans le contexte de la fermeture de la mine et de la remise en état des lieux. Les cochercheurs de la Première Nation, de l’entreprise et des universités ont été invités à peindre, individuellement ou en petit groupe, leur vision de la fermeture de la mine sur une version moderne des boucliers traditionnels de la nation de Fort McKay (figure 5). Ensuite, ils ont présenté leur œuvre à d’autres cochercheurs et raconté la signification de cette interprétation artistique de leur vision.

Prenons par exemple Gillian Donald, conseillère technique de longue date de la Première Nation de Fort McKay : sa vision de la fermeture de la mine et de la remise en état du territoire traditionnel de la bande est la suivante (figure 5) : « L’eau est un élément vital pour l’environnement; j’ai donc essayé de rendre, dans cette partie bleu-vert, l’idée que la remise en état va ultimement recréer un paysage dans lequel l’eau court et sous-tend les processus écologiques […]. Quand on se rend [à Fort McKay, on voit que] la topographie qui se crée avec l’excavation des mines […] subsiste vraiment très longtemps. Pourquoi est-ce que cela prend autant de temps à remettre en état? Quand on passe devant [la mine à l’est], il y a une immense étendue sablonneuse marquée d’une grosse pancarte qui dit “Remise en état en cours”, et c’est comme ça depuis des années et des années. Alors force est de se demander : “quelle sorte de remise en état peut-il bien se faire là?” Je comprends le processus; j’ai lu les plans de fermeture et je sais que cela prend du temps. Mais si personne ne lit ces plans, les gens qui passent tout le temps dans le secteur [se demandent] pourquoi c’est aussi long. Donc, c’est un peu ça, cette grande étendue brune – le terrain a une certaine topographie et ça demande beaucoup de temps à la mine pour le remodeler. Après, une fois qu’il y a de petites parcelles prêtes, elles sont restaurées au fil du temps. Cela ne va pas vite, mais ça devrait finir par se transformer en un paysage harmonieux où il y a de l’eau et de la végétation. »

Au moyen de boucliers peints selon la tradition et de récits oraux, Gillian Donald relate sa vision de la fermeture de la mine et de la restauration du territoire traditionnel de Fort McKay tandis que l’écoutent (à partir de la gauche) Gabe Desjarlais ainsi que les Aînés Clara Mercer, Douglas Mercer et Scotty Stewart.
La vision collective qu’ont les cochercheurs de la fermeture de la mine et de la restauration du territoire traditionnel de Fort McKay, peinte sur des boucliers traditionnels. Photo : Christine Daly.

L’exercice de peindre les boucliers traditionnels en solo et en petits groupes a démontré que des entreprises de sables bitumineux et des nations autochtones comme celle de Fort McKay peuvent arriver à s’entendre sur des visions interculturelles du processus de fermeture. On retrouvait des facettes similaires du travail de planification dans toutes les visions de la fermeture, comme l’eau, les arbres et le retour de la faune. De plus, certains des cochercheurs de l’entreprise et de Fort McKay ont choisi de peindre des boucliers traditionnels en petits groupes plutôt qu’à titre individuel. Ces visions s’exprimaient à l’aide de pronoms pluriels, mais véhiculaient une responsabilisation personnelle. Par exemple, si les membres du groupe y sont allés d’affirmations comme « c’est ça, notre idée de la remise en état », ils ont chacun signé l’œuvre collective. Un cochercheur de l’entreprise a déclaré : « J’entendais tout le monde parler des arbres. C’est ce qui revenait le plus, l’eau et les arbres. Nous avons voulu les inclure, alors nous avons convenu tous les trois de mettre un arbre au centre, puis autour, nous avons chacun représenté ce que la remise en état signifiait pour nous. » Après que les visions du processus de fermeture aient été communiquées à travers l’art traditionnel du bouclier et les récits oraux en cercle de discussion, l’Aîné Joe Grandejambe a déclaré que les intervenants s’étaient « réunis pour tisser un récit, et tout le monde avait la même idée ou presque, une bonne idée de la remise en état. »

Même si les cochercheurs de Fort McKay s’entendaient tous pour dire que les travaux historiques et contemporains de planification des fermetures de mines sur leur territoire traditionnel n’ont jusqu’ici pas répondu aux besoins de la communauté en matière d’utilisation du territoire, ils ont espoir qu’avec la dimension interculturelle du projet commun de remise en état ainsi qu’avec la réelle inclusion de leur nation dans le projet, le travail de remise en état portera fruit pour les générations futures.

Edith Orr a affirmé qu’elle nourrissait « un grand espoir » qu’avec la remise en état, « mes enfants puissent un jour profiter du territoire, ou mes petits-enfants, ou du moins nos générations futures ».

Les Aînées Edith Orr et Dora L’Hommecourt regardant le lac Moose. Photo : Alex Davies Post.

Conclusion

Le cadre, les outils et le modèle de gouvernance interculturelle que l’on présente dans cette étude de cas véhiculent des approches novatrices de métissage des systèmes de savoirs et modes d’action collaborative des Autochtones et des allochtones. Lorsqu’ils sont appliqués, ils contribuent à amplifier la voix et à stimuler le leadership de la nation de Fort McKay dans la transition énergétique de l’Alberta et du Canada, en plus de contribuer à la conservation et à la valorisation de la culture de cette Première Nation, toujours intimement liée à son territoire ancestral. Comme nous l’avons indiqué au début, on fait ici le récit de la collaboration de cochercheurs de la Première Nation de Fort McKay et du milieu universitaire, lesquels ont appris les uns des autres. C’est un récit qui continue de s’écrire. Le temps nous dira si les produits de ce travail de recherche interculturelle trouveront leur place dans les politiques et pratiques usuelles des gouvernements et de l’industrie de l’énergie.

Remerciements

Nous tenons à souligner la contribution des cochercheurs qui nous ont quittés avant la fin du périple de notre recherche : les Aînés Clara Mercer et Douglas Mercer ainsi que David Lertzman, mentor et ami. L’étude a été financée par l’Alberta Conservation Association; une entreprise de sables bitumineux, MITACS Accelerate; et par une bourse d’études de l’Université de Calgary. La recherche a été menée avec l’approbation du service d’éthique de l’Université et dans le respect de l’Énoncé de politique des trois conseils : Éthique de la recherche avec des êtres humains.

Références

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