Le Canada tarde à adopter les batteries à l’échelle de son réseau électrique, ce qui le prive d’économies et de gains de fiabilité

Voyons les facteurs derrière l’essor du stockage par batterie, et les avantages que le Canada pourrait en tirer.

Nous voici dans une nouvelle ère où les batteries à grande échelle se révèlent aussi indispensables qu’économiques pour accroître la flexibilité et la fiabilité du réseau électrique.

Les énergies renouvelables ont le vent en poupe : elles étaient la source de 40 % de la production mondiale en 2024, et les systèmes de stockage par batterie à grande échelle poussent comme du champignon. L’adoption est la plus marquée en Chine, pays qui détient les deux tiers de la capacité mondiale de stockage par batterie selon Rho Motion, une société de services-conseils spécialisée dans le domaine. Les États-Unis arrivent bons deuxièmes.

Le Canada, lui, est à la traîne de ses pairs : il arrive vingtième dans la liste des pays employant cette technologie révolutionnaire. Pour rattraper le peloton de tête, il lui faudra encourager le déploiement de batteries par la création de mécanismes qui en récompensent les deux grands avantages : la fiabilité et la flexibilité.

Voyons certains des facteurs derrière l’essor de cette technologie, et les avantages que le Canada pourrait en tirer.

Un coût en chute libre

Les batteries fournissent un service qui n’était auparavant ni techniquement ni économiquement viable, et cela a changé la donne pour le secteur de l’électricité. En plus de stocker l’électricité pour la remettre en circulation quand on en a le plus besoin – une stabilité qui équilibre promptement l’offre et la demande –, elles réduisent la congestion sur le réseau lorsqu’elles sont bien situées. Elles peuvent en effet capter, dans un procédé appelé bridage, une énergie très économique qui aurait autrement été perdue.

Ces avantages, combinés à une baisse rapide des coûts, sont en train de faire des promesses techniques de cette technologie une réalité. À l’échelle mondiale, le coût des systèmes de batteries a chuté de 40 % rien qu’entre 2023 et 2024. D’ici la fin de l’année, la capacité installée dans le monde devrait s’être décuplée ou presque par rapport à 2022, nous disent les dernières projections de BloombergNEF. Dans les six premiers mois de 2025, les investissements des États-Unis dans le stockage s’élevaient à 14 milliards de dollars américains, et l’investissement à l’échelle mondiale devrait atteindre les 66 milliards, d’après l’Agence internationale de l’énergie.

Cela dit, cette manne n’est pas distribuée également. La machine est lancée dans les marchés où des signaux de prix transparents, des mécanismes d’approvisionnement et des incitatifs à l’investissement stimulent le déploiement. Par exemple, dans la première moitié de 2025, 80 % de tout le stockage d’énergie aux États-Unis se concentrait dans trois États : le Texas, la Californie et l’Arizona, rapporte le projet Clean Investment Monitor du Rhodium Group. 

Pour le Canada, les progrès dépendront de sa capacité à concrétiser ses orientations politiques, lesquelles devront mettre efficacement en valeur l’adoption des batteries à grande échelle.

Un gage de fiabilité et de flexibilité

Un avantage majeur et déjà tangible des batteries, c’est le gain de fiabilité du réseau électrique.

Comment, exactement? Eh bien, il faut d’abord savoir que tous les réseaux électriques en Amérique du Nord doivent fonctionner à la même fréquence : 60 hertz. C’est un équilibre délicat, mais essentiel au bon fonctionnement des appareils électriques des particuliers comme des entreprises, et les opérateurs de réseaux le maintiennent en équilibrant l’offre et la demande à la seconde près. Car si la demande excède l’offre, on risque la panne en raison d’une baisse de fréquence, et si c’est l’offre qui excède la demande, la hausse de fréquence peut endommager les équipements.

L’avantage des batteries par rapport aux sources d’électricité conventionnelles – gaz naturel, charbon, hydroélectricité – est qu’elles peuvent réagir presque instantanément aux variations dans l’offre et la demande, déchargeant ou absorbant de l’énergie en l’espace de quelques millisecondes pour aplanir toute variation potentielle de fréquence. La North American Reliability Corporation (NERC), l’organisation qui établit et fait appliquer les normes de fiabilité des réseaux électriques du Canada et des États-Unis, a récemment rapporté une amélioration notable de la réponse en fréquence des réseaux qui comportent une concentration accrue de systèmes de stockage d’énergie par batterie (voir la figure 1 ci-dessous).

Figure 1 : Utilité des batteries pour stabiliser la fréquence du réseau électrique grâce à leur intervention plus rapide que les sources conventionnelles

Les batteries sont aussi utiles aux opérateurs pour s’attaquer à la congestion des réseaux électriques.

La congestion se produit quand un secteur du réseau n’a pas la capacité de transmission nécessaire pour acheminer l’électricité de son point de génération à sa destination. Cela peut devenir un problème dans les cas où une source renouvelable produit une quantité d’énergie substantielle mais intermittente, et que l’opérateur du réseau n’arrive pas à l’utiliser en entier, le forçant à gaspiller cette électricité à la fois bon marché et sobre en carbone.

Imaginons le réseau électrique comme un réseau routier. Au lieu de bâtir à prix fort davantage de voies (lignes de transmission) pour absorber le trafic aux heures de pointe (le pic de production), on a la possibilité de détourner (stocker) l’excédent (d’électricité bon marché) dans une sorte de stationnement (les batteries), puis de l’écouler plus tard quand le flot du trafic s’y prêtera mieux. Au deuxième trimestre de 2025, l’Alberta a ainsi mis de côté environ 310 mégawattheures (MWh) d’électricité de source renouvelable – l’énergie nécessaire pour alimenter la ville de Canmore pendant une journée – par le bridage de son réseau. Ça peut sembler modeste à côté de la demande sur le réseau albertain tout entier, mais cela n’est qu’un avant-goût du problème de congestion qui point à l’horizon.

Plus il s’ajoute d’installations solaires et éoliennes, plus il se produira de moments où la production dépassera ce que le système est capable d’absorber. Les batteries seront donc utiles pour capter ce surplus avant qu’il ne se perde et le conserver jusqu’à ce qu’on en ait besoin.

Si l’Alberta avait une capacité de stockage suffisante, la ligne de transmission existante entre la Colombie-Britannique et l’Alberta pourrait aussi être exploitée à son plein potentiel. À l’heure actuelle, le réseau électrique albertain ne dispose pas des mécanismes pour se stabiliser immédiatement si la ligne se déconnecte, alors l’Alberta Electric System Operator (AESO) en limite l’utilisation. L’AESO travaille à se procurer au moins 1 000 MW de capacité de réponse pour maintenir une fréquence constante dans le réseau provincial et aborder le problème de la fiabilité. L’appel d’offres ne prescrit pas la technologie à utiliser, et les batteries sont bien placées pour rivaliser avec les autres solutions quand les soumissions ouvriront en 2026.

S’il y a avantage à intégrer des batteries au réseau pour le fiabiliser, il y a aussi une limite au volume nécessaire pour ce faire. Une fois qu’il sera doté d’une capacité en batteries suffisante pour le maintenir stable, la balle sera dans le camp de l’éolien et du solaire pour décrocher plus de contrats.

Un allégement de facture grâce à l’arbitrage de l’énergie

En plus d’améliorer la fiabilité du réseau, les batteries peuvent également générer de l’argent ET réduire les coûts globaux du système électrique. Le tout passe par une pratique, appelée « arbitrage », qui se trouve à être le plus grand moteur de croissance pour l’investissement à venir dans les batteries.

L’arbitrage revient ici à acheter l’énergie lorsque les cours sont bas, et à la revendre lorsqu’ils sont hauts. Dans les marchés de l’électricité particulièrement concurrentiels, comme ceux de l’Alberta ou de l’Ontario, les prix fluctuent au fil de la journée avec la demande. Cette volatilité complique la vie des consommateurs et des producteurs d’énergie… mais c’est ce qui rentabilise vraiment les batteries. Leurs exploitants n’ont qu’à les charger quand l’électricité est moins chère (souvent aux heures ensoleillées de la mi-journée, moment où les énergies renouvelables performent) et à les décharger lorsque les cours ont monté pour faire un joli profit.

Cela dit, s’il y a de plus en plus de systèmes de batteries qui rivalisent pour revendre lors des pics de demande, cette concurrence pourra tirer les prix vers le bas et en atténuer les hausses extrêmes. Il reviendra à moins cher de répondre à la demande aux heures de pointe. À terme, les coûts globaux du système et la facture des consommateurs devraient s’alléger. Voir la figure 2.

Figure 2 : Chargement et déchargement des batteries quand les cours sont avantageux

Les marchés qui admettent l’arbitrage ont vu monter en flèche l’adoption des batteries. En 2024, 66 % de tous les systèmes de stockage par batterie aux États-Unis s’adonnaient à l’arbitrage. En Australie, l’investissement dans cette technologie devrait septupler d’ici 2027, porté par l’intérêt à exploiter la variabilité des cours.

Chez nous, l’Ontario et l’Alberta dominent dans le déploiement du stockage par batterie, comme les règles de leur marché rendent l’arbitrage de l’énergie possible (voir la figure 3). C’est l’Ontario qui mène le bal au pays, comme il déploie des mécanismes sur les deux fronts : l’arbitrage et les services de fiabilisation. Qui plus est, il a l’avantage de la granularité : en mai 2025, la province a officiellement abandonné son tarif unique au profit d’un système, la « tarification au coût marginal en fonction du lieu », où les cours varient sur le territoire en fonction des conditions locales. Cette variation géographique des tarifs est alléchante pour les promoteurs caressant l’investissement dans un projet de batteries, comme ils peuvent optimiser le lieu d’implantation en fonction du potentiel d’arbitrage que présentent les différents sites à l’étude.

Figure 3 : Concentration des projets de batteries canadiens en Ontario et en Alberta

Une adoption que peuvent favoriser les provinces

Partout au Canada, les exploitants et les services publics sont en train de méditer sur l’intérêt des batteries pour leurs réseaux électriques respectifs. Davantage d’investissements dans cette technologie devraient suivre une fois que l’Alberta aura pleinement adopté la tarification au coût marginal en fonction du lieu.

Les provinces à dominance hydroélectrique, comme le Manitoba, la Colombie-Britannique et le Québec, ont déjà une source d’énergie flexible, mais les batteries peuvent fiabiliser encore davantage leurs réseaux électriques et en pallier les limitations en certains points, comme dans les zones urbaines où il y a peu de place pour de nouvelles infrastructures.

BC Hydro envisage d’accroître sa capacité; elle a récemment lancé une demande de déclaration d’intérêt pour recueillir de l’information et éclairer ses futurs approvisionnements, notamment en services de fiabilisation (chose dans laquelle excellent les projets de stockage d’énergie par batterie). Les autres provinces à dominance hydroélectrique gagneraient aussi à évaluer, à la lumière des besoins actuels et futurs, si les batteries pourraient être une solution concurrentielle pour renforcer leur réseau électrique en certains points.

Le stockage par batterie ne tient plus du rêve futuriste : c’est une réalité mondiale, et en plein essor qui plus est. Si les provinces préparent bien le terrain, les projets de batteries pourront attirer des investissements et faire baisser le prix global de l’énergie.

Bien que le Canada ait fait des progrès encourageants, il n’investit pas du tout avec la même vigueur et dans la même ampleur que les pays meneurs. Pour libérer son plein potentiel, il doit repenser ses structures de marché, ses mécanismes d’approvisionnement et ses incitatifs à l’investissement en fonction des technologies éprouvées de stockage par batterie. Comme le pays cherche à devenir une superpuissance de l’énergie propre, et comme les provinces rivalisent pour attirer les capitaux du secteur privé, il va sans dire que le stockage par batterie sera un élément important de la stratégie énergétique de notre nation.

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