Une approche à deux voies de la remise en état collaborative: placer les voix et le leadership autochtones au cœur de la transition énergétique du Canada

Pour se préparer adéquatement à la transition énergétique, le secteur pétrolier et gazier doit tenir compte des répercussions historiques et actuelles sur le territoire et les détenteurs de droits autochtones.

Publié dans le cadre de notre série Perspectives Autochtones, une série de rapports de recherche sur le climat menée par des Autochtones produite en coopération avec le Centre for Indigenous Environmental Resources.

Présentation

Voici un chapitre d’une histoire qui n’est pas terminée; l’histoire d’une Première Nation et de cochercheurs universitaires qui ont appris les uns des autres et, ce faisant, créé ensemble des outils de planification interculturels qui mettent de l’avant les voix et le leadership autochtones dans la transition énergétique du Canada.

Au Canada, de profondes lacunes dans les politiques et pratiques de fermeture des mines de sable bitumineux et de remise en état des lieux se traduisent par une situation où les détenteurs autochtones de droits issus de traités sont exclus de la gestion réfléchie du réaménagement de leurs territoires traditionnels dégradés. Si les politiques et réglementations publiques imposent l’atténuation des répercussions des projets miniers sur les détenteurs de droits et le territoire autochtones, les approches actuelles de fermeture et de remise en état de mines (surtout concernant les aspects sociaux et culturels) n’ont pas porté fruit. Il importe d’inclure les personnes et les éléments naturels dans les plans de réaménagement du territoire dégradé, dans une optique non seulement de préservation des paysages, mais aussi des sociétés et cultures qui en dépendent. Pour se préparer adéquatement à la transition énergétique, le secteur pétrolier et gazier – principal émetteur et responsable des changements climatiques du Canada (gouvernement du Canada, 2021) – doit tenir compte des répercussions historiques et actuelles sur le territoire et les détenteurs de droits autochtones qui continuent de ressentir les effets de l’empreinte écologique de cette industrie. C’est tout particulièrement important pour la Première Nation de Fort McKay, dont le territoire traditionnel, couvert par le Traité no 8, compte les sables bitumineux de l’Athabasca et a été défiguré par leur exploitation.

Pendant des décennies, les membres de la communauté de Fort McKay se sont dits inquiets des répercussions de l’exploitation des sables bitumineux sur leur territoire traditionnel. À la figure 1, une image à vol d’oiseau présente les perturbations industrielles du territoire traditionnel de Fort McKay (entouré de blanc) : (à gauche) en 1967, lorsque la première exploitation commerciale de sables bitumineux a vu le jour et (à droite) aujourd’hui. Les zones roses représentent les réserves de la Première Nation de Fort McKay; les vertes, les projets de sables bitumineux en activité; les rouges, les projets approuvés en attente d’exploitation; et les orange, les principales zones d’exploration pétrolière et gazière.

En 1967, au début des activités d’exploitation, la communauté de la Première Nation de Fort McKay n’avait aucun recours pour demander aux exploitants de sables bitumineux de la consulter et de dialoguer avec elle. Les décisions sur les fermetures de mine et la planification de la remise en état étaient prises sans le concours ni la consultation des Cris et des Dënesuliné (Dénés), qui vivent sur ce territoire depuis des temps immémoriaux. Dans les années 1980, on disait à la Première Nation de Fort McKay que le territoire retrouverait son état initial, et que les effets de l’exploitation seraient négligeables. Aujourd’hui, les entreprises reconnaissent que les territoires resteront marqués par ces bouleversements, mais qu’un écosystème de forêt boréale autosuffisant sera rétabli conformément à la réglementation.

Figure 1 –An eagle-eye view (left) of the oil sands industrial footprint within the Fort McKay Traditional Territory (white line) in 1967, the year oil sands activities commenced, and (right) present day.
Figure 1 : Vue en plongée de l’empreinte écologique de l’industrie des sables bitumineux sur le territoire traditionnel de Fort McKay (entouré de blanc) : (à gauche) en 1967, première année d’exploitation des sables bitumineux; (à droite) aujourd’hui.

Ce projet touche le territoire traditionnel de la Première Nation de Fort McKay depuis 55 ans, mais cette Première Nation n’a participé à la prise de décision et à la planification que pendant une fraction de ces 55 années. 

Bori Arrobo, directeur de l’écologie à la Première Nation de Fort McKay

Non seulement ces premières mines ont-elles eu des effets cumulatifs sur le territoire, mais des décennies de planification et de décisions ont créé un précédent dans la région pour les nouveaux projets et exploitants. Ces cartes ne nous renseignent pas seulement sur le passé, mais également sur l’avenir du territoire traditionnel de la Première Nation de Fort McKay. La figure 1 (à droite) montre les projets approuvés en attente d’exploitation (en rouge), qui prolongeront un héritage de plus d’un demi-siècle loin dans l’avenir. Dans les projets de sables bitumineux, il est obligatoire d’intégrer et de consulter les Autochtones (gouvernement de l’Alberta, 2013), mais la prise en compte de leurs voix et besoins dans les décisions sur la planification des fermetures de mines et des remises en état demeurent une lacune dans les politiques et pratiques de l’État et de l’industrie des sables bitumineux.

Grâce à l’art traditionnel du bouclier et à l’histoire orale, Gillian Donald (à partir de la gauche), Gabe Desjarlais, et les aînés Clara Mercer, Douglas Mercer et Scotty Stewart partagent leurs points de vue sur la fermeture de la mine et la remise en état du territoire traditionnel de Fort McKay. Pour tous les détails, voir Daly et coll. (2022). Photo : Christine Daly

En 2018, la Première Nation de Fort McKay s’est jointe aux universités de Calgary et de Waterloo pour poursuivre la démarche visant la représentation des points de vue et savoirs uniques des Cris et Dénés dans le réaménagement et la remise en état de leurs terres et plans d’eau. Ensemble, nous avons créé un projet de recherche sur la remise en état collaborative s’inscrivant dans un mouvement vers une planification participative et inclusive qui donne à la Première Nation de Fort McKay un rôle équitable dans les décisions sur la fermeture des mines et la remise en état. Ce projet a donné naissance à des outils et processus de fermeture et de remise en état au service d’une meilleure communication des priorités et points de vue socioéconomiques, environnementaux et culturels de Fort McKay dans le cadre du réaménagement du territoire dégradé par les sables bitumineux. Une entreprise du secteur a participé à l’amorce du projet.

Dans le prochain chapitre de cette histoire, nous faisons état des activités de recherche et des principaux enseignements échangés par les chercheurs dans le projet commun de remise en état.

Ces enseignements sont riches en vérités, en outils et en avenues susceptibles de se révéler utiles pour la Première Nation de Fort McKay, les autres nations autochtones qui les adoptent, l’industrie de l’énergie, et les administrations fédérale, provinciales et territoriales du Canada qui pilotent la transition vers une économie sobre en carbone.

En voici des exemples :

  • Une description de la signification des terres et eaux traditionnelles et de leur lien intime avec la culture pour les membres de la Première Nation de Fort McKay;
  • L’approche à deux voies – un modèle de gouvernance interculturel pour des partenariats inclusifs dans les projets d’énergie, au service des multiples paradigmes culturels dans les décisions;
  • Le cycle de respect – un code de déontologie autochtone conçu visant l’efficacité de la communication et de l’action collaborative interculturelles;
  • Un cadre interculturel de fermeture et de remise en état; inspiré par l’approche à deux voies et les détenteurs de savoir de Fort McKay, ce cadre destiné aux Autochtones comme aux allocthones expose des stratégies de collaboration visant la remise en état de terres dégradées par les projets d’énergie au moyen de voies parallèles porteuses de savoir-faire et de savoir-être distincts, tout en facilitant une prise de décision inclusive à certains moments clés de la planification.

La terre du point de vue de la Première Nation de Fort McKay

Lac Moose, réserve de la Première Nation de Fort McKay. Photo : Première Nation de Fort McKay

La Première Nation de Fort McKay compte près de 900 membres des bandes et communautés cries et dénées. Près de 500 d’entre eux résident dans le hameau de Fort McKay, situé sur les rives de la rivière Athabasca dans ce que l’on appelle aujourd’hui le nord-est de l’Alberta. À travers les âges comme aujourd’hui, les communautés cries et dénées dépendent de leurs habiletés de chasse, de cueillette, de pêche, de soins et de travail en nature dans leur territoire traditionnel pour le maintien de leur héritage culturel, de leurs langues, de leur accès au territoire et de l’exercice de leurs droits.

Photo : Première Nation de Fort McKay

Toutefois, l’exploitation industrielle intensive des sables bitumineux nuit aux activités traditionnelles d’utilisation du territoire et par conséquent, au maintien de leur culture et mode de vie. Pendant des dizaines d’années, les membres de la communauté de Fort McKay ont parlé des répercussions de l’industrie sur le territoire. Lors de nos rassemblements, les chercheurs collaborateurs de Fort McKay décrivent souvent la beauté immaculée du territoire avant les ravages causés par l’industrie. Les aînées Edith Orr et Marie Boucher parlent d’une époque où les oiseaux chantaient plus souvent au printemps, où les baies étaient plus faciles à cueillir et avaient meilleur goût et où l’air semblait plus frais et plus propre qu’aujourd’hui.

Il faut se rappeler ce à quoi ressemblait le territoire avant que les dégâts de l’exploitation des sables bitumineux se généralisent, explique Bori Arrobo, directeur de l’écologie à la Première Nation de Fort McKay. « Avant de commencer à parler de remise en état du territoire, il nous faut honorer le territoire tel qu’il était auparavant. Nous devons reconnaître les peuples qui y ont vécu les premiers. Leurs modes de vie. Et nous devons reconnaître et apprécier les répercussions, les pertes entraînées par une dégradation du territoire. Jean L’Hommecourt est dénée et membre de la Première Nation de Fort McKay sur le territoire du Traité no 8. Descendante du Chef Adam Boucher, signataire du Traité no 8, elle travaille actuellement comme spécialiste de l’utilisation traditionnelle du territoire au service de l’écologie de la Première Nation de Fort McKay, siège au conseil d’administration du groupe Keepers of the Water, et œuvre comme agente de liaison communautaire pour le projet commun de remise en état. En 1967, lorsque les premières entreprises d’exploitation de sables bitumineux sont entrées en opération, Jean avait tout juste quatre ans (voir l’image de gauche à la figure 1). Elle passe en revue ses souvenirs d’enfance dans la forêt boréale du territoire traditionnel de Fort McKay, et les effets de l’industrie des sables bitumineux sur elle et sa communauté :

Mon père nous emmenait avec lui sur le territoire, sur la rivière et dans le coin des collines Birch où j’avais l’habitude de marcher avec lui. Lorsque je regarde l’autre photo, c’est comme s’il était devenu impossible de se situer ou de trouver des points de repère. Dire que cette terre était autrefois vierge. L’effet général qui se dégage de la deuxième carte, c’est l’impression d’être perdue [elle parle de la carte de droite à la figure 1]. Ça me rend émotive, parce que rien qu’à la voir, je prends conscience de tout ce qu’on m’a pris. [Le territoire] est gardien de nos valeurs comme Première Nation. Lentement, nous saisissons l’ampleur de tout ce qui nous est volé. Nous avons besoin de votre aide pour réparer les torts causés par l’industrie. Pour nous, ça nous fait un gros morceau de parti.

Ensuite, nous soulignons le travail réalisé par les membres de la Première Nation de Fort McKay pour le développement d’un modèle de gouvernance interculturel qui intègre leurs connaissances approfondies et leurs voix dans la remise en état de leurs terres d’origine, et nous analysons son application dans notre projet commun de remise en état.

Application d’une approche à deux voies pour la remise en état collaborative et la transition énergétique

Les projets énergétiques qui misent tout sur les priorités, les perspectives et les processus du secteur privé et des administrations fédérale, provinciales et territoriales excluent les voix et approches des détenteurs de droits du territoire traditionnel et perpétuent les injustices environnementales et climatiques.

L’approche à deux voies a été développée de 2009 à 2013 par les membres de la communauté de Fort McKay, des membres d’autres nations autochtones, des exploitants de sables bitumineux et le gouvernement de l’Alberta par l’étude sur le savoir traditionnel de la biodiversité de la Cumulative Environmental Management Association (CEMA) (équipe de recherche sur les deux voies, 2011, 2012). La CEMA a formulé des recommandations visant la mise en œuvre d’une approche à deux voies incluant les membres de la communauté autochtone et le savoir autochtone dans la planification des fermetures et de la remise en état. L’équipe a appliqué une approche à deux voies au projet commun de remise en état pour créer un espace éthique (Ermine, 2008) permettant à de multiples cultures de partager le meilleur des deux mondes (Lertzman, 2010) tout en remettant en état le territoire traditionnel dégradé de Fort McKay. Le projet commun de remise en état était la première tentative d’application d’une telle approche interculturelle de planification.

Nous sommes tous des peuples visés par un traité

Si une approche à deux voies a été créée il y a plus d’une décennie par le groupe multilatéral CEMA, c’est par une approche similaire que nos ancêtres en sont parvenus à une compréhension mutuelle et à la signature de traités sur le partage du territoire et de ses ressources naturelles. Ce modèle pluriculturel, création commune de la Première Nation de Fort McKay et de l’industrie des sables bitumineux, peut aujourd’hui servir à soutenir des partenariats pour des projets d’énergie (renouvelable ou non) qui tiennent compte de multiples paradigmes culturels dans les décisions – de l’exploration à la remise en état en passant par l’exploitation et la fermeture.

Jean L’Hommecourt fait état de ses expériences au sein de l’équipe de recherche qui a contribué à la mise sur pied de l’approche à deux voies, approche qu’elle a ensuite appliquée en sa qualité de cochercheuse dans le cadre du projet de remise en état collaborative :

« Nous nous sommes réunis autour d’une même table à la CEMA [Cumulative Environmental Management Association]; cinq des Premières Nations de la région y étaient représentées. L’approche à deux voies, c’est une idée qui nous est venue pendant que nous discutions des manières de faire entendre nos soucis et de voir à ce que la situation soit gérée dans le respect de nos avis et points de vue, à nous les Autochtones. Nous avons un système de valeurs différent de celui véhiculé par la société colonialiste “dominante” en ce qui a trait à nos liens avec le territoire et la Terre mère. Nous marchons chacun sur notre propre voie. Or, souvent on nous pousse dans une autre voie, une autre manière de penser que celle qui est la nôtre. C’est pourquoi, pour préserver nos valeurs, nous voulons prendre notre propre chemin. Nous marchons ensemble et nous nous rencontrons à certaines croisées pour mettre nos valeurs et nos idées en commun, mais nos chemins demeurent distincts. Nous voulons nous accorder, bâtir des passerelles entre ces croisées et arriver à mieux nous comprendre en travaillant ensemble. Une approche à deux voies, ça remonte jusqu’à la signature des traités. Nos ancêtres ont dû communiquer d’une manière que comprendraient les nouveaux venus, et nouer une entente qui vaudrait “tant que les rivières couleront, que l’herbe poussera, et que le soleil brillera”. Cette formulation est un exemple parfait de la compréhension universelle, par tout le monde sur notre mère la Terre, de notre identité : nous, peuples autochtones, vivons et incarnons le territoire. »

Figure 2 : Risques associés aux changements climatiques, relations climatiques et options pour atténuer le risque climatique : vus sous une perspective scientifique (adaptation de GIEC, 2022).
Photo du territoire traditionnel de Fort McKay illustrant l’utilité et l’interrelation de la végétation, des sols et des milieux humides (le muskeg), comme l’explique Jean L’Hommecourt à travers ses récits oraux. Photo : Première Nation de Fort McKay.

Les répercussions des changements climatiques, ainsi que les manières de les atténuer et de gagner en résilience, peuvent être appréhendées par la voie scientifique comme par la voie autochtone (figure 3). Nous présentons ici sous forme d’un code visuel à deux pans, comme le décrit Goodchild (2021), à la fois le modèle occidental et le système de connaissances de la nation de Fort McKay, les deux étant appliqués pour comprendre les changements climatiques.

La perspective scientifique, selon le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat de l’Organisation des Nations Unies (GIEC, 2021, 2022), est que l’augmentation des gaz à effet de serre, comme le dioxyde de carbone et le méthane, qui s’observe depuis 1750 dans l’atmosphère est causée sans aucune équivoque par les combustibles fossiles. Cette augmentation des gaz à effet de serre a entraîné une hausse globale des températures de surface de 1,09 °C dans la dernière décennie par rapport aux années 1850-1900, et l’on s’attend à ce que le réchauffement atteigne 2,7 °C ce siècle-ci en l’absence de sérieuses mesures pour réduire les émissions dans les prochaines décennies (Climate Action Tracker, 2021).

Les changements climatiques génèrent déjà des conditions météorologiques à la dangerosité et aux extrêmes accrus, créant des problèmes généralisés partout sur Terre, et leurs effets ne feront que s’intensifier chaque fois que le réchauffement montera d’un cran (GIEC, 2021, 2022).

La perspective d’une membre de la nation de Fort McKay, dans les mots de Jean L’Hommecourt :

« Nous croyons que rien sur la Terre mère ne nous a été donné sans raison. Tout a un but. Tout a un esprit. Ainsi, au point de vue des changements climatiques, les arbres sont ce qu’il y a de plus important.

Les arbres sont là pour nous donner la vie et pour nous protéger. Ils se dressent contre vents et marées, et absorbent toutes les toxines. Ils purifient l’air pour nous donner le souffle de vie. Nous, Autochtones, connaissons toute la multitude de leurs espèces et de leurs usages. Nous avons toujours voulu préserver les arbres afin que les générations futures puissent aussi en profiter.

Le sol, le muskeg [aussi appelé tourbière] est particulièrement important, car il sert de filtre. Le muskeg est une grosse éponge qui absorbe toutes les toxines, tous les composés de carbone. Il nous protège des changements climatiques. Mais la terre, tout ce qu’il y a sur la carte, a été arrachée, asséchée, entreposée quelque part. Même si on ramène la tourbe d’où elle a été stockée pendant des années, cela ne redonnera pas au muskeg la fonction prévue par le Créateur quand il l’a mis sur Terre.

Toutes les transformations du territoire ont changé notre climat, la direction et la vitesse des vents, les bassins hydrologiques. Les espèces disparaissent. Maintenant, nous commençons à en subir les conséquences. Nos ancêtres nous ont prévenus qu’arriverait un moment où nous allions connaître des difficultés jamais vues auparavant. Et tout cela est la faute du plus grand prédateur de la planète, l’humanité, qui détruit sa Terre nourricière. »

Cueillette de baie dans le muskeg, un milieu humide formé de matière organique qui séquestre le carbone. Photo : Première Nation de Fort McKay
Cueillette de baie dans le muskeg, un milieu humide formé de matière organique qui séquestre le carbone. Photo : Première Nation de Fort McKay

Permettant l’heureuse coexistence de multiples visions du monde, savoirs et systèmes de gouvernance, l’approche à deux voies a été choisie pour sa capacité à créer des espaces et à jeter des ponts pour qu’Autochtones et allochtones s’assoient à une même table et apprennent mutuellement de leurs paradigmes culturels et systèmes de connaissances respectifs (Goodchild, 2021). Moore (2017) décrit cet espace comme la conscience de l’« esprit farceur », un espace liminal qui met les opposés sens dessus dessous et libère de la pensée conventionnelle. Ces passerelles peuvent être le meilleur point de départ pour l’examen de problèmes complexes comme les changements climatiques et la création d’un plan de transition énergétique éthique pour le Canada qui tient compte de toutes sortes de points de vue et connaissances, dont ceux des nations autochtones comme celle de Fort McKay.

Le cycle du respect : Vers un modèle de gouvernance interculturelle

Avant que les cochercheurs puissent commencer à remettre en état la terre qui soutenait la voix et la vision collective de Fort McKay, il a fallu reconnaître le besoin d’établir de nouvelles règles d’échange qui ne renforceraient pas les schémas nuisibles. Tout d’abord, les cochercheurs ont passé du temps ensemble sur le terrain afin de comprendre la qualité d’environnement dont la Première Nation de Fort McKay a besoin pour son utilisation traditionnelle du territoire, d’explorer les connaissances scientifiques et approches de remise en état des exploitants des sables bitumineux, et d’assurer un (r)établissement des relations dans un contexte de l’ici-maintenant. A suivi plus tard la cocréation du cycle du respect comme encadrement éthique du comportement et des actes des cochercheurs lorsque se rencontrent leurs différentes voies dans la planification de la fermeture d’une mine et de la remise en état des lieux. Ce nouvel outil est le support d’un espace éthique commun où les chercheurs autochtones et allochtones peuvent avoir des échanges fructueux et respectueux (Ermine, 2008).

Le cycle du respect est un outil interculturel dotant les exploitants de sables bitumineux et les organismes gouvernementaux d’un ensemble de principes pour un dialogue interculturel éthique et des échanges vrais et sincères avec la Première Nation de Fort McKay. Le cycle du respect, qui a été élaboré au moyen de processus autochtones traditionnels de dialogue et d’échange de connaissances – le cercle de discussion et la narration –, peut être adopté et adapté par d’autres nations et pour d’autres industries, selon les réalités de chacune.

Le cycle du respect est né de la collaboration de la Première Nation Fort McKay, d’une entreprise exploitante de sables bitumineux et de chercheurs universitaires du centre jeunesse du hameau de Fort McKay. Réunis en un cercle de discussion, les intervenants ont chacun fait le récit d’une interaction avec l’État, l’industrie et/ou les peuples autochtones dont on pouvait tirer des leçons. Un par un, les cochercheurs ont fait passer une plume d’aigle autour du cercle pour exprimer leurs expériences mémorables, bonnes et mauvaises. Une fois le cercle clos, les cochercheurs se sont regroupés en deux plus petits cercles pour dégager les grands principes qui favoriseraient un espace interculturel respectueux, sûr et collaboratif pour le dialogue et le travail de remise en état. Par cet échange entre cultures, cette reconnaissance des thèmes et leur validation au fil des ateliers, les leçons relatées se sont concrétisées, passant de simples expériences passées à un ensemble dynamique et interdépendant de principes directeurs. Ces principes ont été transposés sur une roue de médecine dans les langues crie, dénée et anglaise [traduction française ci-dessous] et baptisés « cycle du respect » par l’Aîné Scotty Stewart (figure 3).

Le cycle du respect
Figure 3 : [Haut] Le cycle de respect – un code de déontologie autochtone établi dans le cadre du projet commun de remise en état. [Bas gauche] L’Aînée Clara Mercer formant les cochercheurs sur la langue crie et sur la perspective crie du cycle du respect. [Bas droite] Jean L’Hommecourt consignant les idées du groupe de cochercheurs, qui collaborent à l’élaboration de l’outil dans le cadre du cercle de discussion.

Au centre du cycle du respect figure le mot d’ordre du projet commun de remise en état, qui nous provient de l’Aînée Clara Mercer. En cri, c’est Te Mamano Aski Ki Kaklo Asiniwak, et en déné, ɂeła ɂeghdalaı́da NihaTuha; le tout se traduit approximativement par « Œuvrer ensemble pour le bien de notre peuple et de notre territoire ».

Suivant les conseils des Aînés de la Première Nation de Fort McKay, les principes dérivés des récits rapportés ont été tramés en une roue de médecine en langues crie, dénée et anglaise [traduction française sur l’image], colorée selon le système cri de façon à ce que chaque quadrant représente l’une des quatre saisons et directions. L’adoption des principes commence par les fondements au printemps (jaune, est), suivis en croissance continue de principes qui s’ajoutent pendant l’été (rouge, sud), l’automne (bleu, ouest) et l’hiver (blanc, nord). Chaque principe s’alimente d’un autre; par exemple, plusieurs cochercheurs de la Première Nation de Fort McKay ont souligné que pour que l’exercice soit fructueux, il faut que les participants soient honnêtes et transparents les uns envers les autres, et être ouverts à de nouvelles idées. Chaque principe est lié au suivant, et il faut tous les incarner pour espérer bien participer à la collaboration interculturelle. Le travail de communication des principes du cycle du respect dans les langues des divers intervenants est un enjeu perpétuel, et indispensable à l’ensemble de l’exercice. Comme le disait la très regrettée Aînée Clara Mercer : « Nos langues [crie et dénée] sont très, très importantes. Il s’agit de notre identité. De qui nous sommes et de ce que nous sommes. Et de notre connexion profonde à la Terre mère. »

Le cycle du respect, ainsi que les méthodes utilisées pour l’établir, ouvre une voie que peuvent emprunter les nations autochtones pour (re)bâtir les relations et engagements avec les institutions des colons, comme le gouvernement, l’industrie et le milieu universitaire. Le Canada entame son virage vers une économie sobre en carbone, et des outils comme le cycle du respect sont une base essentielle pour garantir une communication respectueuse où planificateurs de l’énergie, représentants de l’industrie et du gouvernement et autres décideurs arrivent à appréhender la vision qu’ont les peuples autochtones de l’avenir de leurs territoires traditionnels.

Réappropriation culturelle et atténuation des risques climatiques : le cadre interculturel de fermeture et de remise en état

À ce chapitre de notre récit, nous décrivons le nouveau processus créé par des cochercheurs pour utilisation par l’industrie des sables bitumineux, par le gouvernement et par la Première Nation de Fort McKay dans la planification de l’avenir des terres traditionnelles de cette dernière après la fermeture d’un projet d’exploitation des sables bitumineux. Il s’agit du cadre interculturel de fermeture et de remise en état, selon lequel les terres visées auront des avantages socioéconomiques, culturels et environnementaux pour tout le monde après la fermeture et la restauration (figure 4).

L’illustration du cadre s’inspire de l’approche à deux voies (équipe de recherche, 2011, 2012) et des leçons transmises par feu l’Aînée Clara Mercer, Jean L’Hommecourt et feu David Lertzman, Ph. D. C’est la représentation d’une entreprise de sables bitumineux et de la nation de Fort McKay qui cheminent en parallèle et se rencontrent pour collaborer authentiquement au travail de fermeture et de remise en état à des croisées qui relient les générations passées, présentes et futures par une nature restaurée. Comme l’expliquait l’Aînée Clara Mercer : « les sept premiers brins de foin d’odeur représentent les sept générations nous précédant […] [celles qui] ont tracé les sentiers qu’a empruntés la [Première Nation de Fort McKay] jusqu’à maintenant […] Les anciens sentiers ont été détruits […] par les barrages, les industries. Alors maintenant, nos ancêtres ont du mal à nous trouver pour nous aider à guérir. » David Lertzman, lui, avait fait cette réflexion sur l’ouverture d’un sentier dans la neige profonde : « Battre une piste dans ces conditions, c’est toute une entreprise. C’est difficile. Ça demande du temps. Pour monter les côtes, on se déplace en sautant plus qu’autre chose. Vraiment… c’est une entreprise difficile, mais ça en vaut la peine parce que je sais que plus c’est difficile pour moi d’ouvrir la voie, plus ceux qui viendront après vont l’apprécier. »

Le cadre interculturel de fermeture et de remise en état met en lumière six grandes passerelles, ou phases, où des cultures distinctes qui suivent leur propre chemin peuvent se rencontrer afin d’échanger leurs connaissances et de cocréer des plans de fermeture et de remise en état qui permettront aux générations futures de Fort McKay de rester connectées à leurs ancêtres à travers les sentiers ancestraux restaurés. Le cadre interculturel est destiné à s’utiliser en combinaison avec le cycle du respect, les principes de ce dernier guidant les actions des participants lorsqu’ils se retrouvent aux passerelles recommandées par le cadre.

Figure 4 : Le cadre interculturel de fermeture et de remise en état [VERSION PROVISOIRE] montre comment de multiples cultures peuvent approcher la clôture d’un projet d’exploitation d’énergie et le travail de remise en état en empruntant des voies parallèles, où appliquer leurs propres manières d’être et de penser, ainsi que des passerelles (ou phases) où se rencontrer et prendre des décisions inclusives durant la planification. [Droite] Des membres de la nation de Fort McKay sur leur territoire.

Le rétablissement de la végétation, des forêts et des tourbières ainsi que la reprise des utilisations traditionnelles du territoire perturbé par les projets énergétiques sont d’importantes mesures culturelles et essentielles à la vie qui atténuent les risques climatiques pour Fort McKay. Voici les six passerelles du cadre interculturel de fermeture et de remise en état qui soutiennent ces actions :

  1. Développement de relations et établissement de principes de collaboration en matière de remise en état : C’est là une base qu’il faut asseoir avant l’approbation de tout projet énergétique et développer tout au long du cycle d’exploitation et du processus de clôture du projet (p. ex. par l’application d’un code de déontologie interculturel pour encadrer le dialogue et favoriser l’apprentissage mutuel).
  2. Vision harmonisée et interculturelle de la fermeture : C’est une idée commune du futur paysage restauré qui servira à orienter la planification de la fermeture de la mine ainsi que de la remise en état et les décisions d’aménagement.
  3. Conception d’un outil d’aménagement du territoire traditionnel : Cet outil de planification géospatial produit par la nation de Fort McKay, et inspiré de sa vision du monde unique, indique où et comment incorporer les facettes clés de l’utilisation traditionnelle du territoire dans les plans de fermeture et de remise en état.
  4. Élaboration d’un plan conjoint de fermeture et remise en état : Ce plan a été conçu avec (et non pour) la Première Nation de Fort McKay en s’aidant de la vision interculturelle de la fermeture, de l’outil d’aménagement du territoire traditionnel, et de la fine fleur de la science de la remise en état.
  5. Mise en œuvre du plan conjoint de fermeture et remise en état : La restauration du paysage dégradé (remodelage des terres; rétablissement des sols, des plantes, de l’habitat faunique et des accès pour la Première Nation de Fort McKay) est menée de manière conjointe à l’aide du plan.
  6. Surveillance et entretien conjoints : Les données de surveillance sont obtenues à partir des parcelles restaurées au moyen de l’approche à deux voies, pour déterminer si le terrain restauré correspond ou non à la vision conjointe de la fermeture. S’ensuivent un entretien et/ou une gestion adaptative si l’objectif n’est pas atteint (Davies Post, à paraître).

Ce cadre est toujours en cours de conception à ce stade de notre récit : les cochercheurs du projet de remise en état continuent de le peaufiner et de le valider (Daly et coll., à paraître).

Cochercheurs de l’Université et de la nation de Fort McKay prenant part aux cercles de discussion qui ont débouché sur la vision de la fermeture de la mine de Fort McKay. Photo : Christine Daly.

Ici, nous allons nous pencher sur un exemple de la façon dont la deuxième passerelle – la vision harmonisée et interculturelle de la fermeture – a été établie de concert par la Première Nation de Fort McKay et l’entreprise en exploitant les sables bitumineux. À titre de contexte, il faut savoir que l’on considère comme une pratique exemplaire pour les sociétés minières de faire intervenir les peuples autochtones et autres parties concernées pour en arriver à une vision et des responsabilités partagées dans la planification de la fermeture de la mine, la remise en état des lieux et tout l’après-exploitation minière (ICMM, 2019; LDI, 2021; AMC, 2008; AMC, 2021; Morgenstern, 2012). Après tout, ce sont des générations et des générations de membres de la Première Nation de Fort McKay qui devront vivre avec les retombées socioéconomiques, environnementales et culturelles des décisions prises relativement à la fermeture de la mine et à la remise en état des lieux. Il était donc important que la Première Nation et la société de sables bitumineux posent toutes deux des gestes pour concrétiser une conception commune du futur territoire restauré (tableau 1). Cet important jalon – la création de visions parallèles – a pu être atteint grâce à l’application en février 2020 des protocoles et pratiques qu’a établis la nation de Fort McKay pour usage dans sa communauté. Pour tous les détails, voir Daly et coll. (2022). En bref, Fort McKay a fait état, de son point de vue bien particulier, des grandes aspirations et valeurs qui sous-tendent la mise en œuvre réussie de la fermeture de la mine et de la remise en état de son territoire traditionnel. Cela passait notamment par la description de ce qu’elle veut voir, entendre et vivre à l’avenir sur ses terres restaurées. L’échange d’idées au sein d’un cercle de discussion a apporté une compréhension mutuelle des idées individuelles, un raffinement des idées pour en faire des thèmes et, en fin de compte, la réalisation de la vision de Fort McKay. Plus tard le même mois, cette vision que la nation a du processus de fermeture et la vision qu’en a l’entreprise de sables bitumineux ont été communiquées dans un cercle de discussion qui réunissait membres de la bande de Fort McKay, représentants de l’entreprise et cochercheurs universitaires. L’initiative a mené à la décision conjointe de travailler ensemble, mais en suivant des visions parallèles. Cette décision est la démonstration du contrôle et de l’autorité que les intervenants se partagent dans le projet de recherche, et aussi de l’alignement entre leurs visions sur les facettes de la collaboration dans la remise en état, de l’apprentissage réciproque et de l’amélioration des relations. La vision de Fort McKay met l’accent sur le fait que les pratiques de remise en état qui sont de nature inclusive, comme le recours à l’approche à deux voies et l’établissement de pratiques de fermeture et de remise en état mutuellement bénéfiques, sont des gestes de réconciliation.

Vision de l’entreprise de sables bitumineuxVision de la Première Nation de Fort McKay
Effectuer le travail de remise en état des territoires touchés en collaboration avec la Première Nation de Fort McKay de manière à favoriser les apprentissages réciproques au chapitre de l’intendance territoriale, des relations, et de la confiance dans le processus de fermeture et remise en état comme dans ses issues.La remise en état est une forme de réconciliation, et la Première Nation de Fort McKay doit en définir les objectifs. La réconciliation passe entre autres par la reconnaissance de ce qu’était le territoire dans son état originel, de ses habitants initiaux, des dommages et répercussions qu’il a connus, et de ce qui a été perdu.
 
On concrétisera cette vision si l’on vise le respect durable des cérémonials, des savoirs et des langues des Premières Nations (Cris, Dénés), si l’on applique la fine pointe de la science de la remise en état pour favoriser un respect et une compréhension mutuels, et si l’on témoigne à nouveau du respect à la nature.
Tableau 1 : Visions du projet et/ou de la fermeture des mines, décrites du point de vue de chacune des voies parallèles (Daly et coll., 2022) et sous forme d’un code visuel à deux pans.

On a employé une deuxième méthode ou activité de recherche pour examiner les visions que l’entreprise et que Fort McKay avaient de la fermeture. En novembre 2019, un représentant de Fort McKay a conçu et piloté une réflexion sur les perspectives de l’intendance territoriale dans le contexte de la fermeture de la mine et de la remise en état des lieux. Les cochercheurs de la Première Nation, de l’entreprise et des universités ont été invités à peindre, individuellement ou en petit groupe, leur vision de la fermeture de la mine sur une version moderne des boucliers traditionnels de la nation de Fort McKay (figure 5). Ensuite, ils ont présenté leur œuvre à d’autres cochercheurs et raconté la signification de cette interprétation artistique de leur vision.

Prenons par exemple Gillian Donald, conseillère technique de longue date de la Première Nation de Fort McKay : sa vision de la fermeture de la mine et de la remise en état du territoire traditionnel de la bande est la suivante (figure 5) : « L’eau est un élément vital pour l’environnement; j’ai donc essayé de rendre, dans cette partie bleu-vert, l’idée que la remise en état va ultimement recréer un paysage dans lequel l’eau court et sous-tend les processus écologiques […]. Quand on se rend [à Fort McKay, on voit que] la topographie qui se crée avec l’excavation des mines […] subsiste vraiment très longtemps. Pourquoi est-ce que cela prend autant de temps à remettre en état? Quand on passe devant [la mine à l’est], il y a une immense étendue sablonneuse marquée d’une grosse pancarte qui dit “Remise en état en cours”, et c’est comme ça depuis des années et des années. Alors force est de se demander : “quelle sorte de remise en état peut-il bien se faire là?” Je comprends le processus; j’ai lu les plans de fermeture et je sais que cela prend du temps. Mais si personne ne lit ces plans, les gens qui passent tout le temps dans le secteur [se demandent] pourquoi c’est aussi long. Donc, c’est un peu ça, cette grande étendue brune – le terrain a une certaine topographie et ça demande beaucoup de temps à la mine pour le remodeler. Après, une fois qu’il y a de petites parcelles prêtes, elles sont restaurées au fil du temps. Cela ne va pas vite, mais ça devrait finir par se transformer en un paysage harmonieux où il y a de l’eau et de la végétation. »

Au moyen de boucliers peints selon la tradition et de récits oraux, Gillian Donald relate sa vision de la fermeture de la mine et de la restauration du territoire traditionnel de Fort McKay tandis que l’écoutent (à partir de la gauche) Gabe Desjarlais ainsi que les Aînés Clara Mercer, Douglas Mercer et Scotty Stewart.
La vision collective qu’ont les cochercheurs de la fermeture de la mine et de la restauration du territoire traditionnel de Fort McKay, peinte sur des boucliers traditionnels. Photo : Christine Daly.

L’exercice de peindre les boucliers traditionnels en solo et en petits groupes a démontré que des entreprises de sables bitumineux et des nations autochtones comme celle de Fort McKay peuvent arriver à s’entendre sur des visions interculturelles du processus de fermeture. On retrouvait des facettes similaires du travail de planification dans toutes les visions de la fermeture, comme l’eau, les arbres et le retour de la faune. De plus, certains des cochercheurs de l’entreprise et de Fort McKay ont choisi de peindre des boucliers traditionnels en petits groupes plutôt qu’à titre individuel. Ces visions s’exprimaient à l’aide de pronoms pluriels, mais véhiculaient une responsabilisation personnelle. Par exemple, si les membres du groupe y sont allés d’affirmations comme « c’est ça, notre idée de la remise en état », ils ont chacun signé l’œuvre collective. Un cochercheur de l’entreprise a déclaré : « J’entendais tout le monde parler des arbres. C’est ce qui revenait le plus, l’eau et les arbres. Nous avons voulu les inclure, alors nous avons convenu tous les trois de mettre un arbre au centre, puis autour, nous avons chacun représenté ce que la remise en état signifiait pour nous. » Après que les visions du processus de fermeture aient été communiquées à travers l’art traditionnel du bouclier et les récits oraux en cercle de discussion, l’Aîné Joe Grandejambe a déclaré que les intervenants s’étaient « réunis pour tisser un récit, et tout le monde avait la même idée ou presque, une bonne idée de la remise en état. »

Même si les cochercheurs de Fort McKay s’entendaient tous pour dire que les travaux historiques et contemporains de planification des fermetures de mines sur leur territoire traditionnel n’ont jusqu’ici pas répondu aux besoins de la communauté en matière d’utilisation du territoire, ils ont espoir qu’avec la dimension interculturelle du projet commun de remise en état ainsi qu’avec la réelle inclusion de leur nation dans le projet, le travail de remise en état portera fruit pour les générations futures.

Edith Orr a affirmé qu’elle nourrissait « un grand espoir » qu’avec la remise en état, « mes enfants puissent un jour profiter du territoire, ou mes petits-enfants, ou du moins nos générations futures ».

Les Aînées Edith Orr et Dora L’Hommecourt regardant le lac Moose. Photo : Alex Davies Post.

Conclusion

Le cadre, les outils et le modèle de gouvernance interculturelle que l’on présente dans cette étude de cas véhiculent des approches novatrices de métissage des systèmes de savoirs et modes d’action collaborative des Autochtones et des allochtones. Lorsqu’ils sont appliqués, ils contribuent à amplifier la voix et à stimuler le leadership de la nation de Fort McKay dans la transition énergétique de l’Alberta et du Canada, en plus de contribuer à la conservation et à la valorisation de la culture de cette Première Nation, toujours intimement liée à son territoire ancestral. Comme nous l’avons indiqué au début, on fait ici le récit de la collaboration de cochercheurs de la Première Nation de Fort McKay et du milieu universitaire, lesquels ont appris les uns des autres. C’est un récit qui continue de s’écrire. Le temps nous dira si les produits de ce travail de recherche interculturelle trouveront leur place dans les politiques et pratiques usuelles des gouvernements et de l’industrie de l’énergie.

Remerciements

Nous tenons à souligner la contribution des cochercheurs qui nous ont quittés avant la fin du périple de notre recherche : les Aînés Clara Mercer et Douglas Mercer ainsi que David Lertzman, mentor et ami. L’étude a été financée par l’Alberta Conservation Association; une entreprise de sables bitumineux, MITACS Accelerate; et par une bourse d’études de l’Université de Calgary. La recherche a été menée avec l’approbation du service d’éthique de l’Université et dans le respect de l’Énoncé de politique des trois conseils : Éthique de la recherche avec des êtres humains.

Auteurs

Par : Jean L’Hommecourt, Marie Boucher, Gabe Desjarlais, Joe Grandjambe, Martha Grandjambe, Dora L’Hommecourt, James Ladouceur, Clara Mercer, Douglas Mercer, Edith Orr, Audrey Redcrow, James « Scotty » Stewart

En collaboration avec : Alexandra Davies Post, Christine A. Daly, Bori Arrobo, Gillian Donald, Dan McCarthy, David A. Lertzman et S. Craig Gerlach

Affiliations : Première Nation de Fort McKay, Université de Waterloo, Université de Calgary et Donald Function & Applied Ecology Inc.

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