Gare aux coûts des changements climatiques

Cet éditorial a d’abord paru dans le Toronto Star.

Lorsque vous pensez aux coûts des changements climatiques, que vous vient-il à l’esprit?

Pensez-vous plutôt à des champs desséchés ou à des vagues de chaleur sans précédent? À un feu incontrôlé balayant une ville entière en Colombie-Britannique ou en Alberta? À une maison emportée par le courant d’une rivière gonflée au Manitoba ou au Québec?

Oui, ces événements dévastateurs et marquants représentent bel et bien certains des coûts des changements climatiques subis au pays, et ce n’est que le début.

En outre, les changements climatiques ne se limitent pas à ces phénomènes météorologiques extrêmes isolés. Il ne s’agit pas de coûts subis par quelqu’un d’autre, ailleurs, quelque part dans l’avenir. Les coûts des changements climatiques sont présents ici et maintenant, et on constate déjà au Canada une montée du coût de la vie qui s’accentuera de manière fulgurante au cours des prochaines années.

Les changements climatiques se répercutent sur votre portefeuille de nombreuses façons, de l’augmentation de la facture d’épicerie en raison de la perturbation de la chaîne d’approvisionnement à la flambée des primes d’assurance de la maison et du chalet, en passant par les inévitables hausses d’impôts pour payer les dommages climatiques et protéger les infrastructures.

C’est la principale conclusion de notre nouveau rapport : les effets des changements climatiques constituent déjà un frein croissant pour l’économie, plombant le PIB, diminuant les investissements et les exportations, effaçant des emplois, et ce sont surtout les Canadiennes et les Canadiens qui supporteront le poids de ces coûts. Les ménages sont confrontés à un double problème : les changements climatiques font augmenter les dépenses tandis que les possibilités économiques s’évaporent en raison du ralentissement de la croissance. 

Depuis plus de trois ans, l’Institut climatique du Canada étudie les coûts des changements climatiques, et cette recherche a abouti à la publication du rapport Limiter les dégâts : réduire les coûts des impacts climatiques pour le Canada. Nous avons exécuté 84 modélisations différentes, avec deux scénarios distincts d’émissions mondiales et diverses conséquences possibles des changements climatiques au Canada, et nous avons soumis les résultats à des experts afin de brosser le portrait le plus détaillé à ce jour de l’incidence des changements climatiques sur l’économie canadienne.

La conclusion la plus importante est peut-être la suivante : les changements climatiques ne sont plus une menace lointaine; ils sont déjà là, et ils causent des dommages réels à l’économie du Canada. Les recherches montrent que dès 2025 – dans à peine plus de deux ans –, les dommages causés par le climat ralentiront la croissance économique du Canada de 25 milliards de dollars par année, soit environ la moitié de la croissance annuelle prévue. Au-delà de 2025, les dommages s’intensifieront, risquant de faire disparaître un demi-million d’emplois d’ici 2050 et près de trois millions d’ici la fin du siècle.

Heureusement, le Canada n’est pas impuissant face à cette menace. Les recherches montrent que des mesures d’adaptation proactives visant à protéger la population peuvent réduire de moitié les coûts des changements climatiques. Le Canada doit rapidement renforcer ses stratégies d’adaptation et d’investissement pour faire face aux dangers auquel il est confronté, en commençant par la prochaine Stratégie nationale d’adaptation. Pendant trop longtemps, la réponse du Canada n’a pas été à la hauteur de la menace climatique.

Investir dans l’adaptation est une évidence. Un dollar investi aujourd’hui dans des mesures d’adaptation rapportera quinze dollars : cinq dollars d’avantages directs, comme la réduction du coût de réparation des infrastructures endommagées, et dix dollars d’avantages indirects, comme l’évitement des coûts liés aux perturbations de la chaîne d’approvisionnement et au maintien de la productivité du travail.

Il est évident qu’il faut aussi limiter sans tarder la déstabilisation du climat. Si le Canada et d’autres pays parviennent à réduire leurs émissions conformément à leurs objectifs, en plus d’une adaptation proactive à l’échelle nationale, le rapport Limiter les dégâts estime que les dommages climatiques futurs pour l’économie et le PIB pourraient être réduits des trois quarts.

Pendant des années, nous avons collectivement sous-estimé les coûts de l’inaction en matière de changements climatiques et sous-évalué les avantages de l’atténuation et de l’adaptation. Il s’avère que l’inaction, ça coûte excessivement cher.

Les conséquences des changements climatiques ne représentent pas seulement des pertes catastrophiques, comme la destruction de votre maison par une inondation ou un incendie. Elles se traduiront de plus en plus par l’encre rouge de votre solde bancaire, la perte de votre emploi, la baisse de la valeur de votre épargne-retraite et le stress lié à une accumulation des dépenses conjuguée à une diminution des revenus.

Les changements climatiques ont un coût. Mais nous avons l’occasion d’agir maintenant et de réduire la facture de 75 % avant l’échéance.

Réglementation sur l’électricité propre : viser juste pour améliorer la performance climatique du Canada

Initialement publié par Options politiques.

Le gouvernement fédéral a proposé un cadre réglementaire sur l’électricité propre qui pourrait ne pas concorder avec l’engagement d’atteindre la carboneutralité dans la production d’électricité d’ici 2035. L’électricité propre propulsera la transition du Canada vers la carboneutralité; ce sera le moteur de notre « volte-face », qui passe par l’abandon des combustibles fossiles, cette source de gaz qui causent les changements climatiques en emprisonnant la chaleur. L’électricité propre provient de sources comme le vent, le soleil et l’eau, mais pour en faire le réseau dont le Canada a besoin, la politique proposée doit s’accompagner d’un ensemble de choix bien précis.

La cible de 2035 est forcément ambitieuse; en effet, on reconnaît que la production d’électricité propre doit augmenter considérablement pour que soient respectés les engagements de réduction des émissions de 2030 et 2050. Mais comme le Canada est loin d’avoir atteint ses cibles climatiques précédentes, nous devons absolument apprendre de nos échecs et mettre en œuvre les mesures nécessaires pour atteindre cette nouvelle cible ambitieuse. L’humanité ne peut se permettre d’autres promesses brisées de la part de pays comme le Canada.

Contexte

En 2021, le gouvernement fédéral a pris un engagement : il a annoncé que la production d’électricité du Canada deviendrait carboneutre d’ici 2035. Autrement dit, à cette date, toute émission de gaz à effet de serre restante serait compensée par la captation et le stockage permanent du carbone atmosphérique. Cet engagement découle d’analyses et de recommandations de chercheurs canadiens (dont Mark Jaccard, coauteur de l’article) et suit la même orientation que les politiques du gouvernement des États-Unis, qui a adopté une cible semblable après en avoir confirmé la faisabilité.

Dans son Plan de réduction des émissions pour 2030, publié cette année, le gouvernement a promis d’encadrer la production d’électricité propre en appliquant des règles qui feraient diminuer les émissions. Des consultations publiques basées sur un document de travail ont débuté en mars.

C’est après ces consultations que le gouvernement a établi le cadre de la réglementation proposée. Les règles exactes sont encore à venir et passeront elles-mêmes par un processus de consultation, mais le cadre fraîchement publié propose une orientation qui soulève certaines inquiétudes.

Atteindre une vraie carboneutralité

Le premier problème, c’est qu’après 2035, les émissions permises devront soit être compensées par des émissions négatives (pour que les émissions nettes soient de zéro), soit être « payées » en fonction du cours du carbone. La deuxième option risque d’affaiblir l’ensemble du cadre, car elle donne le feu vert à la poursuite des émissions – ce qui empêcherait le Canada d’atteindre son objectif de carboneutralité de l’électricité.

Selon un article publié cette année par Options politiques, l’unique façon d’assurer la carboneutralité de la production d’électricité sans menacer la fiabilité du système serait la compensation par des émissions négatives.

La nouvelle réglementation s’inscrira dans le cadre de la Loi canadienne sur la protection de l’environnement, qui impute une responsabilité criminelle aux transgresseurs. Et comme les exploitants de réseau ne seront pas forcément en mesure de produire des émissions négatives, la possibilité d’une option de conformité financière peut avoir du sens. Mais il ne faut pas pour autant abandonner la cible de carboneutralité.

Le gouvernement fédéral pourrait par exemple s’engager à réinvestir les fonds des paiements de conformité dans l’achat d’émissions négatives pour le secteur. Ce serait une façon de rendre la production d’électricité réellement carboneutre tout en évitant de mettre les services publics et les exploitants de réseau dans une position épineuse sur le plan légal.

Viser juste pour la tarification du carbone

Dans son rapport intitulé Électro-fédéralisme, l’Institut climatique du Canada parle de la valeur potentielle de l’élimination de la tarification du carbone fondée sur le rendement dans le secteur de l’électricité de certaines provinces (il peut y avoir de bonnes raisons de baser les tarifs sur le rendement, mais la plupart d’entre elles ne s’appliquent pas à l’électricité.)

En facturant plutôt selon le prix réel du carbone toutes les émissions découlant de la production d’électricité et en redistribuant les profits aux utilisateurs (pour éviter l’augmentation du coût du service), il serait possible de conjuguer efficacement la tarification du carbone à la réglementation sur l’électricité propre, tout en évitant d’importantes répercussions sur les utilisateurs d’électricité. Malheureusement, le cadre proposé par le gouvernement fédéral ne semble pas traiter de ces changements possibles à la tarification du carbone. Il y a donc lieu de se demander quel signal de prix le secteur recevra entre aujourd’hui et 2035, moment où la norme de rendement fédérale entrera en vigueur.

Le maintien de l’approche actuelle de tarification fondée sur le rendement ne produira qu’un faible incitatif à la réduction des émissions au cours de la prochaine décennie, ce qui risque de mal positionner le secteur pour l’atteinte de la carboneutralité d’ici 2035.

Le gouvernement pourrait donc plutôt éliminer dès maintenant cette forme de tarification du carbone pour le secteur de l’électricité. Autrement, comme proposé dans la réponse officielle de l’Institut climatique du Canada, il serait envisageable d’exclure intégralement le secteur de l’électricité de la tarification du carbone fédérale, pour appliquer plutôt une tarification conforme à la réglementation. Avantage de cette solution : nous verrions une réduction des émissions dès les prochaines années, au lieu d’attendre que soit bien entamée la prochaine décennie.

Aborder de front les questions d’abordabilité et d’équité, au fédéral et au provincial

Le cadre proposé semble fortement axé sur les conséquences potentielles de la politique sur le coût de l’électricité pour un faible pourcentage des consommateurs de quelques provinces en 2035. Ces préoccupations relatives à l’abordabilité et à l’équité sont certes justifiées, mais ne devraient pas servir d’excuse à des politiques climatiques moins ambitieuses.

Ces questions devraient plutôt être abordées de front, par l’instauration de nouvelles mesures d’aide ou par la bonification de celles qui existent déjà. En effet, les provinces (au moyen de politiques adoptées par leurs gouvernements, leurs fournisseurs de services publics et les autorités de réglementation en la matière) offrent en général des programmes d’aide aux consommateurs à faible revenu. De même, le gouvernement du Canada fournit une aide aux ménages qui améliorent l’efficacité énergétique de leur demeure ou installent une thermopompe, et ce soutien peut être spécialement destiné aux ménages à faible revenu ou aux propriétaires de logements sociaux.

Le gouvernement fédéral s’est engagé à ce que la production d’électricité soit carboneutre d’ici 2035, et l’on peut présumer qu’il l’a fait en connaissant les coûts et les conséquences potentiels. Il est possible et souhaitable de régler les problèmes d’abordabilité directement, au moyen d’autres politiques et mesures, plutôt qu’en érodant la rigueur et l’efficacité de cet axe essentiel de notre objectif de carboneutralité à l’échelle nationale.

Garder le cap vers la carboneutralité

Il y a encore moyen de faire concorder cette politique avec l’objectif de carboneutralité de la production d’électricité canadienne d’ici 2035. Pour ce faire, le gouvernement devra s’engager à fournir des émissions négatives pour compenser toutes les émissions positives du secteur après 2035, revoir la tarification du carbone actuelle du secteur et aborder de front les questions d’abordabilité et d’équité. Dans son Plan de réduction des émissions pour 2030, le Canada a enfin tracé la voie vers un cadre de politiques qui nous permettra d’atteindre les cibles de réduction des émissions établies dans la loi (voir l’évaluation indépendante de l’Institut climatique du Canada à ce sujet ici). Pour garder le cap, il est primordial de viser juste dans cette nouvelle politique.

Le coût des changements climatiques

Initialement publié dans Maclean’s.

Les gouvernements et les entreprises ont longtemps dépeint les changements climatiques comme un problème purement environnemental. Même aujourd’hui, les répercussions économiques qui en découlent n’influencent que rarement leurs décisions. Et bien des Canadiens partagent cette vision. En dépit des preuves omniprésentes, ils n’établissent toujours pas de lien entre l’augmentation du coût de la vie et les changements climatiques. Par exemple, les précipitations records qui ont inondé Vancouver l’an dernier ont perturbé pendant des mois l’équivalent de 550 millions $ en fret quotidien qui transite par l’immense port. Au cours de la dernière décennie, les dommages aux propriétés découlant des changements climatiques ont entraîné une augmentation de 42 % des primes d’assurance habitation des propriétaires résidentiels (en Alberta, une région particulièrement vulnérable aux feux incontrôlés, l’augmentation a été de 140 %). Et les changements climatiques sont aussi en partie responsables des prix d’épicerie actuels : en effet, les prix mondiaux des denrées ont augmenté de 28 % au cours de la dernière année en raison des phénomènes météorologiques extrêmes. Et ces coûts ne feront que s’accumuler. Selon les recherches de mon organisme, les facteurs liés aux changements climatiques pourraient à eux seuls diminuer le revenu annuel des ménages canadiens de 700 $ en moyenne d’ici 2025.

Le gouvernement canadien a récemment fait passer ses cibles de réduction des émissions d’ici 2030 de 36 % à 40 à 45 %, mais il devra élaborer des politiques plus ambitieuses pour les atteindre. À l’heure actuelle, nous n’avons toujours pas de norme sur l’énergie propre et notre politique de tarification du carbone, certes un exemple mondial, doit néanmoins être mise à jour pour rendre compte du plein coût de nos émissions.

Les Canadiens doivent également avoir facilement accès à l’information sur les risques environnementaux afin d’en prévoir le coût au quotidien. Les prix de l’immobilier au pays, par exemple, ne tiennent guère compte des changements climatiques, et ce même dans les zones à forte probabilité d’inondations. Les gouvernements fédéral et provinciaux doivent adopter des politiques imposant la divulgation de renseignements sur les risques climatiques des propriétés avant leur vente. En outre, les nouvelles habitations doivent être construites avec des matériaux et selon des aménagements qui diminueront leur consommation d’énergie, tandis que les habitations existantes devront être modernisées dans le même but. Une fois la transaction conclue, les nouveaux propriétaires pourraient envisager de faire appel à un vérificateur de la gestion de l’énergie qui saura inspecter leur propriété et faire des recommandations pour diminuer leurs coûts en énergie et leur empreinte carbone.

Les décideurs doivent également tenir compte des changements climatiques dans leurs décisions concrètes en matière d’infrastructure, par exemple en construisant de nouvelles voies publiques qui résistent mieux au cycle de gel et de dégel. Cela dit, certaines répercussions économiques des changements climatiques sont beaucoup plus difficiles à quantifier. Les pannes de courant diminuent la productivité des travailleurs; une mauvaise qualité de l’air multiplie le nombre d’hospitalisations pour maladie respiratoire; sans parler de l’écoanxiété, un problème de santé mentale causé par la menace existentielle de l’effondrement écologique. Afin de compenser ces coûts sur le plan de la santé et de la productivité, le gouvernement doit assurer un accès plus large et plus équitable aux hôpitaux et aux soins de santé mentale. Les coûts de l’ensemble de ces mesures, qu’elles touchent l’infrastructure ou un secteur moins quantifiable, devront être assumés par le gouvernement ou par les contribuables.

Même si certaines mesures seront coûteuses à court terme, tout indique que les Canadiens en bénéficieront largement au bout du compte. Selon les analyses de l’Institut climatique du Canada, si le monde entier arrive à limiter le réchauffement et à réduire ses émissions jusqu’en 2100, les coûts liés aux changements climatiques sur le PIB canadien seront réduits de moitié; autrement, ils doubleront.

Les phénomènes météorologiques extrêmes s’abattent désormais sur nous à une fréquence alarmante. Le feu incontrôlé à Fort McMurray en 2016 est la catastrophe la plus coûteuse au pays à ce jour, ayant causé des dommages évalués à 9 milliards $. Mais il faut également tenir compte de l’augmentation progressive de nos factures de chauffage et d’épicerie ainsi que des dommages à nos habitations et à nos installations publiques. Plus le Canada remettra le problème à demain, plus les coûts grimperont.

Inflation Reduction Act : quatre facteurs accélérant la transition vers l’énergie propre du Canada

Cet article a précédemment été publié dans le Toronto Star.

L’Inflation Reduction Act a maintenant été signé, et le Canada se retrouvera dans une situation peu familière : en retard sur les enjeux climatiques par rapport à son voisin du sud.

Les dispositions sur le climat de ce projet de loi réduiront les émissions de gaz à effet de serre des États-Unis de 41 % par rapport aux niveaux de 2005 d’ici 2030. Pour ce faire, l’Inflation Reduction Act incite les Américains à fabriquer, vendre et acheter des véhicules, des thermopompes, des éoliennes et des panneaux solaires qui alimenteront leurs foyers et leurs entreprises de manière économe et efficace tout au long de la transition énergétique.

Propulsant la transition vers l’énergie propre, cet ensemble d’importantes politiques a des répercussions qui transcendent les lois et les marchés financiers américains et changent la donne pour le Canada. L’Inflation Reduction Act accentuera notamment la transition vers la carboneutralité du Canada de quatre façons.

Les cibles du Canada pour 2030 correspondent maintenant à ce qu’auront accompli les États-Unis la même année.

Jusqu’à l’adoption de l’Inflation Reduction Act, les États-Unis avaient des cibles ambitieuses de réduction des émissions de gaz à effet de serre sans avoir de politique fédérale claire pour les atteindre. Si cela semble familier, c’est que la politique canadienne sur les changements climatiques est elle aussi en chantier.

Le gouvernement fédéral mène actuellement des consultations concernant une nouvelle norme sur l’électricité propre, un plafond pour les émissions des industries pétrolière et gazière, des réglementations plus strictes pour réduire les fuites de méthane, ainsi que l’amélioration de la tarification du carbone : des éléments essentiels à l’atteinte des objectifs du Canada, selon les calculs de l’Institut climatique du Canada.

Il est important que ces initiatives aillent de l’avant au plus vite afin de suivre le rythme du géant économique au sud de nos frontières.

Le déchaînement des marchés financiers menace la compétitivité du Canada.

Les investisseurs et les marchés financiers ont besoin d’une certaine stabilité politique pour miser gros sur l’énergie propre et les technologies climatiques. Bien que l’éclaircissement de l’orientation stratégique canadienne ait été bénéfique, les marchés financiers mondiaux attendaient que les États-Unis entrent en scène – et c’est maintenant chose faite.

Depuis longtemps, les entreprises et les institutions financières canadiennes s’inquiétaient qu’on agisse prématurément en matière de politique climatique, ce qui désavantagerait le Canada par rapport aux États-Unis. C’est aujourd’hui tout le contraire : le danger est maintenant d’agir trop lentement.

Si le Canada prend du retard, le talent et le capital pourraient être attirés de l’autre côté de la frontière. Au moment où les occasions commerciales en Amérique du Nord se multiplient, les entreprises canadiennes risquent de ne pas être en mesure de mobiliser le capital financier et humain nécessaire à leur expansion et leur réussite.

Les gouvernements canadiens ont aussi un rôle important à jouer. L’Institut climatique du Canada a récemment proposé un éventail de politiques qui aideraient les entreprises canadiennes à demeurer concurrentielles dans les marchés financiers nord-américains – qu’il s’agisse de lancer davantage de nouvelles entreprises ou de commercialiser les prochaines grandes entreprises phares.

Une politique climatique judicieuse est aujourd’hui l’un des meilleurs remèdes à l’augmentation du coût de la vie.

Comme l’expliquait récemment Jesse Jenkins, professeur en génie à Princeton, ce n’est pas un hasard si cette nouvelle loi américaine porte le nom d’Inflation Reduction Act. « La hausse des coûts de l’énergie est actuellement l’un des principaux facteurs d’inflation », explique-t-il. « Selon nos modèles, l’Inflation Reduction Act réduirait directement les dépenses énergétiques annuelles des États-Unis d’au moins 4 % d’ici 2030, soit l’équivalent de près de 50 milliards de dollars par année pour les foyers, les entreprises et les industries. Cela signifie des centaines de dollars en économies sur les coûts d’électricité pour les ménages américains. »

Comme les Canadiens ressentent également les effets de l’inflation et de la hausse des prix de l’essence, nos responsables politiques devraient étudier l’Inflation Reduction Act de près afin d’offrir aux familles canadiennes des économies semblables sur les plans de l’énergie et de l’efficience.

De nouvelles occasions se présentent pour le secteur industriel canadien.

Contrairement à une version antérieure du projet de loi qui aurait tenu les constructeurs automobiles canadiens à l’écart des mesures incitatives sur les véhicules électriques, l’Inflation Reduction Act reconnaît que le Canada est un partenaire important du succès de la transition vers l’énergie propre des États-Unis. Les produits et composants canadiens (y compris les véhicules fabriqués au Canada et les minéraux nécessaires à la fabrication des batteries) sont donc admissibles à la pleine subvention pour véhicule électrique de 7 500 $.

En préparation à une telle éventualité, les constructeurs automobiles ont déjà investi des milliards de dollars afin de modifier leurs installations pour la fabrication de véhicules électriques. Ces investissements visent l’entièreté de la chaîne d’approvisionnement, de l’achat des minéraux et des métaux nécessaires au pays au développement de technologies de traitement et de recyclage en vue de l’introduction massive de batteries dans le système de gestion des déchets. Grâce à l’orientation claire adoptée par les États-Unis, le Canada est maintenant en mesure d’accélérer la transition de l’un de ses plus importants moteurs économiques. L’adoption de l’Inflation Reduction Act est un moment charnière de la politique climatique. Du jour au lendemain, les États-Unis sont pleinement impliqués dans la transition vers la carboneutralité. Le Canada se doit maintenant de mettre en œuvre des politiques conséquentes afin de mener à bien sa propre transition et ne pas être laissé en plan.

L’électricité propre, un incontournable pour les affaires – et la prospérité du Canada

Texte originalement publié dans le National Observer.

Le réseau électrique de votre entreprise est-il propre?

Voilà une question à laquelle les directeurs financiers des fabricants canadiens n’ont pas l’habitude de répondre. Mais ils devront s’y faire sous peu.

De plus en plus, transparence et divulgation deviennent les mots d’ordre dans la culture mondiale. Les investisseurs suivent attentivement le risque que représentent les émissions de gaz à effet de serre, et attendent des entreprises qu’elles aient des plans crédibles pour les réduire. Cette situation vaut pour les émissions de l’ensemble de la chaîne de valeur des entreprises, notamment en ce qui concerne l’électricité.

La principale norme destinée aux entreprises du Protocole des gaz à effet de serre classe les émissions des entreprises en trois groupes.

Les émissions de portée 1 émanent directement des combustibles fossiles brûlés par les entreprises.

Les émissions de portée 2 sont celles générées indirectement par la production d’énergie achetée (électricité, vapeur, chauffage et climatisation).

Les émissions de portée 3 (également appelées « émissions d’échappement ») regroupent toutes les autres émissions indirectes qui se produisent en amont et en aval dans la chaîne de valeur des entreprises.

Les entreprises canadiennes sont dotées de pratiques bien établies pour surveiller les émissions de portée 1, et font de plus en plus le suivi de celles de portée 3 auprès de leurs clients, fournisseurs et autres partenaires à mesure que les politiques en ce sens gagnent du terrain dans le monde.

Restent les émissions de portée 2, qui méritent davantage d’attention. Comme un nombre grandissant d’entreprises au pays cherchent à atteindre la barre du zéro émission nette, celles-ci doivent avoir accès à une électricité propre, fiable et abordable. Autrement dit, le fait de disposer d’un réseau électrique moderne et propre devient soudainement un avantage concurrentiel majeur.

Mais voilà : les usagers sont souvent impuissants à influer sur les émissions produites par la production de l’électricité qu’ils consomment. Les entreprises peuvent parfois réduire directement leurs émissions de portée 2, par exemple en produisant ou en se procurant de l’électricité propre, mais cela peut s’avérer difficile ou coûteux, voire irréalisable dans leur province ou territoire. C’est donc beaucoup mieux si le réseau lui-même est déjà en mesure de satisfaire à la demande en électricité propre, fiable et abordable.

Cela signifie qu’avec la préoccupation grandissante envers les émissions de portée 2, les provinces et territoires qui disposeront d’un réseau électrique propre auront un avantage concurrentiel pour attirer des projets et investissements – dont beaucoup seront appelés à devenir d’importants pôles de croissance.

Nous voyons déjà certaines entreprises choisir leurs sites d’installation en fonction du réseau. On rapporte dans les médias que la société LG Chem s’est récemment ravisée sur l’idée de construire une usine de production de batteries en Ontario, et ce en partie en raison d’un problème d’approvisionnement en électricité.

Amazon, qui s’est engagée à s’alimenter entièrement en énergies renouvelables d’ici 2030, a annoncé l’année dernière qu’elle établirait en Alberta un centre de distribution majeur qui serait alimenté par une centrale solaire située à proximité.

Il est en train de se développer des marchés mondiaux distincts pour l’acier vert et l’aluminium zéro émission (qui nécessitent tous deux un grand volume d’électricité propre), et le rôle du Canada en Amérique du Nord dans les marchés des batteries et des véhicules zéro émission fait consensus.

Le Canada a déjà une longueur d’avance : plus de 80 % de la production d’électricité du pays se fait sans émissions grâce à la richesse de ses ressources hydroélectriques, sans compter le nucléaire et la filière – menue, mais grandissante – de l’éolien et du solaire.

À titre de comparaison, c’est respectivement 40 % et 20 % de la production du réseau électrique des États-Unis et de l’Australie qui est propre. Comme le fait remarquer le chef de la direction de Rio Tinto Aluminium, Ivan Vella, la propreté de son électricité « place le Canada dans une position idéale tant pour alimenter son marché interne que pour exporter de l’énergie et tenter d’autres options de croissance qui contribuent concrètement au développement de l’économie. »

Cela dit, il y a encore du travail à faire dans tout le Canada. Même les provinces comme la Colombie-Britannique, le Manitoba et le Québec, presque entièrement alimentées en hydroélectricité non émettrice, devront à tout le moins doubler leur capacité au cours des prochaines décennies pour répondre à la demande croissante et accueillir des industries émergentes comme celles de l’hydrogène ou de l’acier à basse teneur en carbone. Et surtout, il faut y arriver sans nuire à la fiabilité du réseau ni au caractère concurrentiel de sa tarification, deux qualités qui, depuis des décennies, font l’attrait du Canada pour l’investissement industriel.

Pourtant, il semble à la fois faisable et économique de se doter d’un réseau moderne et propre. L’Alberta, par exemple, connaît l’une des croissances les plus vigoureuses au pays dans l’éolien, le solaire et le stockage d’énergie, en grande partie parce que ces sources d’énergie sont désormais concurrentielles sur le plan des coûts. Et du côté du Canada atlantique, les sociétés d’électricité sont en train de créer des technologies de microréseaux révolutionnaires.

Compte tenu de l’ampleur du défi qui s’annonce, l’édification d’un réseau permettant au Canada de rivaliser avec la concurrence nécessitera des politiques gouvernementales ainsi qu’une quantité sans précédent de nouveaux capitaux. Le fédéral s’est engagé à établir une norme sur l’électricité propre pour neutraliser les émissions du secteur de l’électricité d’ici 2035. Le budget fédéral de cette année prévoit d’ailleurs une enveloppe pour la création du Conseil pancanadien du réseau électrique, une entité qui se chargera de fournir des conseils à l’appui de la planification nationale et régionale de l’électricité.

Les provinces devront également se retrousser les manches pour répondre aux exigences de l’industrie en matière de propreté de l’énergie. Comme c’est elles qui encadrent les réseaux électriques, elles devront donner aux services publics, aux autorités de réglementation et aux planificateurs des systèmes des directives claires ainsi que les outils et ressources nécessaires à leur travail.

Pour y parvenir, il faudra que les deux ordres de gouvernement travaillent ensemble. Il est de plus en plus évident qu’à l’avenir, la croissance au Canada devra être écologique, et que c’est une électricité propre et abordable qui en sera le moteur. L’attention des directeurs financiers est rivée sur la réduction des émissions de portée 2, car c’est ce qu’exigent les investisseurs. La question est maintenant de savoir si le Canada saura prendre le virage assez rapidement pour mériter sa réputation de poids lourd dans la production d’énergie propre.

Transition juste dans les régions productrices de pétrole et de gaz au Canada

La transition mondiale vers la sobriété en carbone aura des répercussions majeures pour le secteur pétrolier et gazier du Canada. Comment peut-on orchestrer cette transition de sorte à maintenir et à accroître la prospérité et le bien-être des travailleurs, des collectivités, des parties prenantes et des détenteurs de droits en dépit des importantes transformations du marché mondial? C’est bien là l’objectif d’une transition juste vers un avenir sobre en carbone – et l’administration fédérale mène des consultations sur la manière d’y arriver concrètement dans les régions canadiennes productrices de pétrole et de gaz.

Le Canada n’est pas le seul État à faire face à ces défis. Le Danemark, l’Écosse et la Nouvelle-Zélande ont tous la ferme intention de mettre en œuvre une transition progressive de leur secteur pétrolier et gazier. À certains égards, leur contexte diffère de celui du Canada. Par exemple, le pétrole et le gaz représentent 1,1 % de la totalité des emplois au Canada, comparativement à 0,5 % au Danemark, 0,3 % en Nouvelle-Zélande et 0,1 % au Royaume-Uni. Toutefois, dans chacun d’eux, y compris le Canada, la filière revêt une importance particulière pour certaines régions, en ce qui concerne non seulement les emplois directs et indirects, mais aussi les contributions économiques. C’est pourquoi le Canada peut tirer des leçons éloquentes de l’expérience de ces nations.

Voici les cinq principaux enseignements tirés de trois études de cas visant à examiner les approches de la transition des régions productrices de pétrole et de gaz en Nouvelle-Zélande, au Danemark et en Écosse.

  1. Mobiliser les collectivités et les parties prenantes dans l’élaboration d’une définition de la transition juste peut favoriser l’adhésion de la population. Définir la transition juste d’un secteur pétrolier et gazier implique une certaine négociation. Si les syndicats et les entreprises doivent faire partie intégrante du processus, celui-ci a aussi des incidences sur les collectivités, les entreprises et les détenteurs de droits autochtones. Le Danemark, la Nouvelle-Zélande et l’Écosse ont tous trois organisé des mobilisations publiques afin de déterminer ce que serait une transition juste pour eux. En Écosse, une commission indépendante a engagé un vaste dialogue social pour poser les principes de la transition juste. En Nouvelle-Zélande, une importante démarche de mobilisation publique dans les régions touchées a abouti à la création de la Taranaki Roadmap 2050, une feuille de route fournissant une définition de la transition juste et les plans pour la réaliser. Enfin, au Danemark, le gouvernement a établi 14 partenariats dans le milieu des affaires et lancé un forum sur l’économie verte dans le but de renforcer le dialogue sur la transition du secteur. Ces formes de mobilisation contribuent à définir les priorités et les objectifs et à dégager un consensus sur la marche à suivre.
  2. Aborder la transition comme un défi régional, plutôt que seulement sectoriel, permet de mettre en évidence les possibilités et les atouts qui auraient pu passer inaperçus autrement, mais qui peuvent stimuler la croissance et ouvrir des avenues dans les régions concernées. Cette approche permet de voir que la transition juste ne touche pas uniquement les travailleurs du milieu, mais aussi l’ensemble de la collectivité. Par exemple, au Danemark, il y a un consensus politique et social selon lequel la mer du Nord demeurera le pôle de la production d’électricité, mais au lieu du pétrole, on misera plutôt sur l’énergie éolienne et d’autres énergies renouvelables. Ainsi, la transition danoise se fait sur place, en introduisant de nouvelles activités économiques mobilisant de nombreuses compétences similaires à celles du secteur pétrolier et gazier. La vigueur des énergies renouvelables réduit les risques pour les travailleurs et les entreprises, ainsi que pour la collectivité en général.
  3. Pour être efficaces, les politiques de transition juste doivent faire l’objet d’une coordination entre les ministères et même les ordres de gouvernement. On aurait tort de réduire la transition énergétique à une simple entreprise technique. Les stratégies de développement régional et les politiques sectorielles doivent s’arrimer efficacement pour soutenir une transition juste. Pour les gouvernements, il s’agit d’un défi d’organisation horizontale et verticale. Pour le relever, la Nouvelle-Zélande a mis sur pied une unité de transition juste au sein de son ministère de l’Entreprise, de l’Innovation et de l’Emploi – celle-ci constitue un centre d’expertise gouvernemental pour la gestion des transitions, la création de partenariats et l’organisation d’investissements visant à combler d’éventuelles lacunes. En Écosse, on s’est doté d’un nouveau poste de ministre subalterne – ministre de la Transition juste, de l’Emploi et du Travail équitable – qui est responsable d’administrer le Cadre de planification de transition juste. Voilà deux exemples de moyens de coordonner les efforts et les investissements mobilisés dans la transition juste à l’échelle gouvernementale.
  4. Intégrer les critères de la transition juste dans le financement public des contrats peut aider à dissiper les inquiétudes des travailleurs de l’énergie, notamment quant au fait que l’emploi qui les attendrait dans un contexte de transition soit de moindre qualité et de moindre rémunération. Garantir un travail équitable et des salaires décents est une manière de répondre à ce problème. Par exemple, le gouvernement de l’Écosse exige des entrepreneurs qu’ils offrent des conditions de travail équitables pour se voir accorder des contrats d’efficacité énergétique et de rendement thermique. De manière similaire, les projets de ports francs verts de l’Écosse (de grandes zones reliées aux réseaux de transports où les entreprises peuvent tirer parti d’incitatifs fiscaux et d’autres avantages) comprennent une disposition selon laquelle il faut adhérer à « une transition juste vers la carboneutralité d’ici 2045 et à la création d’emplois de qualité offrant un bon salaire et de bonnes conditions » pour être admissible au financement public. Ce sont des façons d’intégrer les objectifs de transition juste aux critères des programmes de financement.
  5. Établir des paramètres de réussite clairs et en rendre compte stimule la mobilisation et l’adhésion. Étant donné la grande part de risque qu’elle comporte, la transition des entreprises est source de problèmes et d’appréhension pour les parties prenantes et les détenteurs de droits. Une évaluation rigoureuse et indépendante des répercussions de la transition sur les gens touchés est primordiale. En Nouvelle-Zélande, la feuille de route pour la région de Taranaki comprend des indicateurs et un processus d’évaluation, une approche inédite en ce qu’elle définit des indicateurs au préalable et fait appel à des perspectives variées. Par exemple, on y a fait une place aux visions maories du bien-être et du succès. Les résultats sont évalués annuellement dans une mise à jour publique, révisés tous les deux ans et réexaminés en détail tous les cinq ans. Quant à elle, l’Écosse a adopté une approche nationale. Sa Commission de transition juste fera le suivi des grands objectifs de la transition – notamment en surveillant les incidences positives ou négatives sur différents groupes – dans une optique de responsabilisation du gouvernement.

Les secteurs industriel et énergétique canadiens ont déjà connu des transitions – parfois réussies, parfois moins – dans des filières depuis longtemps soumises à des cycles d’expansion et de ralentissement. Et évidemment, les fluctuations dans le secteur pétrolier et gazier n’ont rien de nouveau. Toutefois, comme on s’attend à ce que la demande en pétrole chute considérablement sur le chemin de la carboneutralité, la transition pourrait entraîner de sérieuses perturbations et des pertes d’emploi considérables si le Canada n’est pas bien préparé. De plus, le secteur pèse lourd dans la balance de l’économie et de l’environnement.Bien que le Canada ait pris certaines mesures pour transformer son secteur pétrolier et gazier, par exemple en organisant des tables de concertation régionales sur l’énergie et les ressources, il reste beaucoup à faire. Le pays gagnerait à s’inspirer de ce qui se fait ailleurs tout en concevant une approche qui lui est propre et qui prend en compte les particularités de ses économies régionales et de son système fédéraliste. Une transition juste canadienne pourrait demander la création de nouveaux outils d’intervention et de nouvelles structures de gestion publique et de responsabilisation. Comme le démontrent les cas de la Nouvelle-Zélande, du Danemark et de l’Écosse, le Canada dispose de leviers pour mener une transition équitable pour ses travailleurs du pétrole et du gaz.

Pourquoi une norme VZE? Parce que ça fonctionne!

Cet éditorial a d’abord paru dans le Toronto Star.

Même si on peut affirmer sans équivoque que les véhicules électriques sont des « valeurs sûres » dans la quête de la carboneutralité, le parc de véhicules du Canada ne s’électrifiera pas par magie. Pour atteindre ses objectifs climatiques, le pays doit se donner des politiques qui redistribuent les cartes afin de transformer le secteur du transport.

C’est pour les conducteurs que cette transformation aurait le plus de retombées : de récents sondages montrent en effet que près de la moitié des acheteurs de voiture du pays prévoient que leur prochain véhicule sera électrique. Il ne s’agit pourtant pas d’écologistes militants exagérément altruistes : ils ont simplement compris que cela les mettrait à l’abri de la hausse du prix de l’essence.

Une norme sur les véhicules zéro émission (VZE) peut servir de base solide à une transition soutenue et régulière du parc de véhicules canadien vers la carboneutralité. Si de telles normes ne sont pas toujours appréciées des fabricants d’automobiles, ce sont des politiques efficaces, aussi bien pour la réduction des émissions que pour le portefeuille des conducteurs.

Le principe est simple : les fabricants d’automobiles se voient imposer un quota de vente de véhicules zéro émission. Comme cette proportion augmente au fil du temps, les ventes de VZE augmentent aussi, au détriment des véhicules à combustion. Une norme de plus en plus contraignante permettrait ainsi au Canada d’atteindre le but qu’il s’est donné pour 2030, c’est-à-dire que les VZE représentent 60 % des véhicules légers vendus au pays.

La demande croissante de véhicules électriques s’explique notamment par les économies potentielles pour les particuliers. Le coût des batteries continue de décroître à mesure que leur conception et leur autonomie s’améliorent. Devant la flambée du prix de l’essence, la baisse du coût d’utilisation d’un véhicule électrique et la grande stabilité des tarifs d’électricité sont de plus en plus attrayantes. Mais pour que les économies promises se concrétisent, il doit y avoir des véhicules électriques à vendre. Dans certains cas, l’attente prévue atteint trois ans. La demande écrase l’offre. C’est en partie à cause des problèmes d’approvisionnement, mais aussi parce que les vendeurs se sont lourdement trompés dans leurs prévisions, produisant trop de machines à polluer la planète et trop peu de véhicules propres.

C’est là qu’intervient la norme VZE. Selon des données du International Council on Clean Transportation, la pénétration des véhicules électriques sur le marché est bien meilleure là où une telle norme est en vigueur, et le choix de modèles y est plus grand. Les cinq premières villes américaines à ce chapitre se trouvent en Californie, là où a vu le jour la toute première norme VZE des États-Unis en 1990. La Colombie-Britannique et le Québec se sont dotés de normes semblables en 2019 et en 2016 respectivement, et c’est là que les ventes de VZE sont les plus importantes au Canada.

Une norme VZE favorise également l’abordabilité des véhicules électriques. En effet, pour atteindre le quota de voitures électriques imposé dans la norme (sous peine de payer d’importantes pénalités pour chaque voiture à essence vendue au-delà du seuil fixé), les vendeurs doivent en réduire le prix; ils y arrivent en augmentant leur marge de profit sur les véhicules à combustion haut de gamme. Quant à ceux qui ne vendent que des VZE, comme les concessionnaires Tesla, ils dépassent le quota imposé et ramassent donc de précieux crédits qu’ils peuvent revendre aux vendeurs moins performants.

Une norme VZE a aussi des avantages pour les fabricants, parce qu’elle facilite la transition en la rendant plus prévisible. En présence de fortes pénalités en cas de non-conformité, les fabricants peuvent être assurés que s’ils font un virage rapide vers la production de véhicules électriques, la demande suivra. Au lieu de s’inquiéter de voir un éventuel effondrement du prix de l’essence miner cette demande, ils peuvent se rassurer : les ventes de véhicules électriques continueront de grimper sur une trajectoire qui correspondra au moins aux quotas imposés par la norme VZE en 2025, en 2030 et en 2035.

Tout cela se combine pour entraîner des retombées positives. Dans l’ensemble, le California Air Resources Board estime les économies nettes générées par sa norme VZE à 49 milliards de dollars sur toute la durée de celle-ci. Selon ses estimations, les acheteurs d’un véhicule électrique 2026 économiseraient 3 200 $ sur 10 ans, et ceux d’un modèle 2035, 7 600 $ sur la même période.

Une norme VZE contribuerait à l’abandon des véhicules à essence tout en protégeant la population canadienne de la hausse des coûts. Pour être efficaces, les politiques publiques sur les véhicules électriques n’ont pas besoin de réinventer la roue.

Améliorer les politiques sur l’électricité pour permettre à l’Ontario de faire des affaires

Une électricité abondante, propre et abordable est de plus en plus nécessaire au développement économique local. Malheureusement, l’Ontario l’a appris à ses dépens.

La province a déjà raté des occasions de croissance économique et de création d’emplois en raison notamment d’un approvisionnement insuffisant en électricité. Mais ce n’est pas le seul problème : même si le réseau électrique de l’Ontario est reconnu comme l’un des plus propres au monde, les émissions de gaz à effet de serre générées par la production d’électricité sont appelées à augmenter alors que les centrales nucléaires s’éteignent pour être rénovées ou carrément fermées, et que les centrales au gaz naturel prennent leur place.  

Si le gouvernement de l’Ontario souhaite que la province puisse faire des affaires, il se doit d’être sérieux dans ses démarches de construction d’infrastructures électriques et de nettoyage du réseau, et d’en limiter les coûts.

Il y a des raisons d’y croire

Même si la modernisation du réseau électrique n’est pas tâche facile, le premier pas à faire est plutôt simple : réformer le cadre de planification énergétique de longue date de la province. 

La bonne nouvelle, c’est que l’Ontario ne part pas de zéro sur ce point. En effet, la province a une longue (et complexe) histoire de création de plans énergétiques à long terme, qui commence par l’obligation de créer un plan de réseau électrique intégré (le prédécesseur de l’actuel Plan énergétique à long terme) en vertu de la Loi de 1998 sur l’électricité.

Cependant, étant donné l’état actuel du réseau électrique de la province, il est clair que le plan de longue date doit être repensé. 

Heureusement, le gouvernement est du même avis. Au début de 2021, la province a mis sur pause le processus du Plan énergétique à long terme et lancé des consultations pour améliorer la prévisibilité, la transparence et la fiabilité de la prise de décisions. Le résultat de ces réformes est d’une grande importance pour l’avenir du réseau électrique.

Quatre façons d’améliorer le processus de planification énergétique de l’Ontario

L’Institut climatique du Canada a beaucoup réfléchi aux façons d’améliorer les structures de gouvernance et les processus pour assurer la viabilité des réseaux électriques. Dans le présent article, nous mettons en lumière quatre façons de bonifier le processus de planification énergétique de l’Ontario et d’ainsi contribuer au développement économique.

  1. Clarifier les cibles d’émissions à long terme 

Si l’Ontario a établi une cible d’émissions pour 2030, il n’a aucun objectif à plus long terme. Les cibles à long terme donnent une vision claire aux investisseurs et aux acteurs du système de la direction que prendront les futures politiques climatiques et le réseau électrique. Clarifier les objectifs climatiques de la province est une première étape importante vers une planification solide du réseau électrique.

  1. Élargir les mandats principaux de la commission de la CEO et de la SIERE pour atteindre les objectifs climatiques

Actuellement, la Commission de l’énergie de l’Ontario (CEO) et la Société indépendante d’exploitation du réseau d’électricité (SIERE) n’ont pas de mandat clair pour intégrer les changements climatiques à leurs processus décisionnels. En pratique, cela signifie que leurs principaux objectifs de fiabilité et d’efficacité économique peuvent être interprétés comme étant contraires aux investissements compatibles avec la carboneutralité, par exemple ceux visant une augmentation de la production d’électricité propre ou la construction de nouvelles infrastructures de transport, puisque ces derniers peuvent être coûteux à court terme pour les consommateurs.

Pour réduire l’incertitude, le gouvernement devrait clarifier les mandats de la CEO et de la SIERE pour y inclure les objectifs climatiques – à la fois la réduction des émissions et la résilience aux conséquences des changements climatiques – tout en respectant les mandats centraux de fiabilité et d’abordabilité des services. 

  1. Reprendre et réformer la planification à long terme pour guider le travail des acteurs du système

En théorie, le processus de planification énergétique de l’Ontario est régi par le Plan énergétique à long terme, qui décrit les priorités et les objectifs gouvernementaux pour le secteur. Le gouvernement pourrait donner quelques directives à la SIERE et à la CEO pour qu’elles mettent en application certains aspects du Plan énergétique à long terme; ces plans de mise en œuvre seraient ensuite révisés et approuvés par le gouvernement. Pourtant, en pratique, le gouvernement a adopté une approche plus ponctuelle, donnant plus d’une centaine de directives à la SIERE et à la CEO. Ce processus imprévisible complique la planification systémique, augmente le risque d’intervention politique et nuit au développement économique, car le secteur privé ne sait plus à quoi s’en tenir. 

Le gouvernement devrait continuer à adopter une vision d’ensemble du secteur avec un plan énergétique exhaustif, qu’il s’agisse du Plan énergétique à long terme ou non. Ce plan devrait clarifier notamment les objectifs d’électrification et le rôle du réseau gazier, et prendre en compte les demandes futures en électricité. Il devrait contenir des données précises, mais également refléter l’incertitude en utilisant des fourchettes et des scénarios. Il devrait également comprendre des échéanciers, des rôles et des responsabilités, et des indicateurs de réussite. En même temps, ce plan ne devrait pas être trop prescriptif, laissant la liberté et la flexibilité à la SIERE et à la CEO de traduire la vision du gouvernement dans leurs actions d’une façon à maintenir la fiabilité et l’abordabilité.

Enfin, la transparence et la reddition de comptes sont des lacunes des processus de planification et de prise de décisions actuels relatifs au Plan énergétique à long terme. Une des solutions consiste à donner à la CEO un mandat de surveillance accru, qui comprendrait la révision des plans de la SIERE ou d’autres parties du processus de planification.

  1. Fournir des rapports périodiques sur la trajectoire technique

Plus tôt cette année, le gouvernement ontarien a annoncé qu’il prévoyait commander une étude de trajectoire indépendante pour comprendre comment bien préparer le système énergétique pour l’électrification. Bien que cette étude semble ponctuelle, le gouvernement devrait planifier des évaluations périodiques pour s’assurer que l’information soit à jour et pertinente pour les décideurs et les planificateurs du système. Les options technologiques et les coûts évoluant constamment, ces évaluations devraient être révisées tous les trois à cinq ans. Pour plus de  crédibilité et d’autonomie, ces études devraient également être réalisées par des agences gouvernementales, des chercheurs universitaires ou des instituts de recherche crédibles en toute indépendance.

Place à la croissance

L’électricité propre est essentielle pour que la province conserve son statut de vecteur de croissance économique. Toutefois, transformer un réseau électrique provincial ne se fait pas du jour au lendemain. Des modifications au cadre de planification énergétique de la province peuvent aider à ramener les objectifs économiques, environnementaux, sociaux et autres au premier plan et à s’assurer que tous les acteurs du système vont dans la même direction. Si l’Ontario passe à côté de cette réforme de gouvernance, le réseau électrique risque d’en souffrir, avec de sérieuses conséquences sur le développement économique, le climat et le bien-être des Ontariens.

Économie atlantique : Terre-Neuve et Labrador risque-t-elle de manquer le bateau?

L’avenir de Terre-Neuve-et-Labrador s’annonce différent de son passé. En effet, la province est dans la course d’une économie mondiale en pleine évolution vers l’élimination des émissions de carbone. La demande en carburants propres et en technologies sobres en carbone explose. Le marché des biens à forte intensité carbonique devrait décroître radicalement au cours des prochaines décennies.

L’augmentation récente du prix du pétrole et l’intérêt renouvelé pour les réserves extracôtières peuvent rendre cet avenir moins crédible. Cependant, à plus long terme, la ferme dépendance de Terre-Neuve-et-Labrador aux combustibles fossiles et à l’industrie à forte intensité carbonique est néfaste pour son économie (notamment pour les emplois et les revenus). La création d’une économie sobre en carbone diversifiée représente la seule avenue possible pour la province.

Heureusement, Terre-Neuve-et-Labrador se trouve en voie de réussir cette transition.

Une nouvelle analyse de l’Institut climatique du Canada compare les façons dont les provinces canadiennes concrétisent les nouvelles possibilités économiques sobres en carbone. L’élan de croissance propre est significatif partout au Canada, y compris à Terre-Neuve-et-Labrador.

La province entame déjà la transition vers la carboneutralité avec des avantages qui lui sont propres. Son expertise en exploitation minière et ses réserves de minéraux pourront répondre à l’essor de la demande mondiale en technologies propres, comme les batteries. L’hydroélectricité abondante et le développement potentiel de l’énergie éolienne terrestre et en mer donnent à la province une longueur d’avance en matière de carboneutralité. Terre-Neuve-et-Labrador peut profiter de ces avantages pour accélérer son électrification, exporter son énergie propre, et attirer d’autres entreprises cherchant des façons d’atteindre leurs propres objectifs de carboneutralité.

Une nouvelle activité économique se développe dans des secteurs où l’on s’attend à voir des possibilités grandissantes. Terre-Neuve-et-Labrador compte au moins six entreprises dans la mire des investisseurs. Ces entreprises se consacrent aux marchés florissants de la décarbonisation industrielle et des technologies de la construction vertes. Par exemple, Mysa, une entreprise de thermostats intelligents de St. John’s, a amassé 20 millions de dollars en capital de risque à un stade avancé en 2021.

Des entreprises et des industries existantes trouvent également de nouvelles occasions de bifurquer vers des marchés sobres en carbone. Terre-Neuve-et-Labrador possède les atouts et l’expertise nécessaires pour profiter de nouveaux créneaux et de nouvelles possibilités dans un avenir carboneutre. Par exemple, la raffinerie de Come-by-Chance compte se transformer pour fabriquer des carburants d’aviation durables et du diesel renouvelable.

C’est un bon début, mais la province doit multiplier ses efforts. Après ajustement à l’échelle de chaque économie provinciale, Terre-Neuve-et-Labrador se trouve en effet en dernière position des provinces canadiennes dans la création de nouvelles entreprises sobres en carbone, et tarde à attirer les investisseurs et à déployer des solutions.

Incontestablement, s’éloigner des combustibles fossiles et changer les occasions en une réelle croissance économique représente un défi de taille pour Terre-Neuve-et-Labrador. C’est une économie modeste, ce qui signifie parfois pour les innovateurs un petit marché local et des occasions limitées de présenter et de déployer de nouvelles technologies.

Depuis 20 ans, le pétrole et le gaz sont une importante constituante de l’économie de Terre-Neuve-et-Labrador. Même maintenant, ils représentent jusqu’à 11 % des exportations de la province et un sixième de ses revenus. Cependant, le pétrole et le gaz ne seront plus, dans l’avenir, un moteur de croissance des redevances et des emplois. Dans les prochaines décennies, l’ambition mondiale d’atteindre la carboneutralité entraînera une nette baisse de la demande dans des secteurs comme celui-là et poussera l’industrie lourde à décarboner le plus rapidement possible afin d’atteindre les objectifs de carboneutralité. La dépendance à une activité économique à forte intensité carbonique comporte donc un risque économique accru.

Une part non négligeable de la main-d’œuvre de Terre-Neuve-et-Labrador est vulnérable aux pertes d’emploi en raison de la demande décroissante de pétrole et de gaz; 5,8 % de sa main-d’œuvre travaille en effet dans les secteurs touchés, ce qui place la province au quatrième rang en cette matière au Canada. Dans tout le Canada atlantique, il existe une disparité entre le développement de nouvelles entreprises en ville et le taux de chômage persistant et la vulnérabilité de la main-d’œuvre dans les régions rurales et éloignées. Avec l’apparition de nouvelles possibilités, Terre-Neuve-et-Labrador devra préparer adéquatement ses communautés et sa main-d’œuvre exposées au risque pour que les communautés rurales, éloignées et autochtones puissent ressentir également les bénéfices d’une telle transition.

Terre-Neuve-et-Labrador peut tirer son épingle du jeu dans une économie carboneutre. Pour cela le gouvernement provincial devra cependant stimuler les secteurs prospères de demain. Des politiques climatiques claires et ambitieuses, un prix du carbone prévisible et des stratégies sectorielles ciblées, voilà les clés pour donner confiance aux investisseurs et augmenter la demande locale en technologies sobres en carbone. La province aurait également intérêt à transférer ses investissements dans les secteurs en décroissance (comme le pétrole et le gaz) vers des secteurs en plein essor, par exemple en soutenant la recherche et le développement ciblés.

Terre-Neuve-et-Labrador a un important potentiel de transition vers la carboneutralité. Mais ça passe ou ça casse : la province doit agir maintenant au risque de mettre son avenir en péril.

Tabler sur le succès: la norme sur les carburants à faible teneur en carbone de la Colombie-Britannique

La norme sur les carburants à faible teneur en carbone de la Colombie-Britannique fait partie des politiques de réduction des émissions les plus efficaces de la province, mais elle reste encore trop méconnue. Elle a permis à la province de réduire ses émissions annuelles de gaz à effet de serre (GES) dans les transports de 6 % en moyenne par an de 2010 à 2020 et devrait lui permettre d’atteindre 31 % de ses objectifs de réduction d’ici 2030. Elle a également servi de modèle à la tant attendue Norme fédérale sur les combustibles propres.

Deux propositions de modification présentées cet automne pourraient renforcer cette norme et faire de la Colombie-Britannique un chef de file mondial dans le domaine des nouvelles technologies vertes. Néanmoins, pour concrétiser cette ambition, la province doit bien faire les choses.

Deux modifications à l’étude

La première modification substantielle proposée consiste à inclure dans la norme – en plus du diesel et de l’essence – les carburéacteurs et les carburants de navire. Ces ajouts resserreraient les exigences d’intensité carbonique pour les fournisseurs de combustibles fossiles tout en permettant aux fournisseurs de carburéacteurs et de carburants de navire à faible teneur en carbone d’obtenir et d’échanger des crédits dans le cadre de la norme. On estime que d’ici 2050, les carburéacteurs et les carburants de navire représenteront 51 % des émissions de GES du secteur des transports de la Colombie-Britannique (figure 1).

La seconde grande modification consiste à autoriser l’utilisation de la captation atmosphérique directe avec stockage permanent pour l’obtention de crédits de conformité. Cette technologie permet l’élimination permanente du dioxyde de carbone de l’atmosphère et aboutit à des émissions négatives. C’est une technologie essentielle à l’atteinte des objectifs mondiaux de carboneutralité. Si elle est commercialisée, elle pourrait faire de la Colombie-Britannique un chef de file mondial.

Ensemble, ces deux modifications pourraient renforcer encore l’efficacité de la norme sur les carburants à faible teneur en carbone en matière de réduction des émissions de GES de la Colombie-Britannique. La première pourrait faire exploser la demande en solutions de remplacement sobres en carbone dans deux nouvelles catégories de carburants. La demande de crédits de conformité supplémentaires entraînerait une augmentation des prix des crédits (pour toutes les catégories de carburants). En parallèle, l’élargissement du marché des carburants liquides à faible teneur en carbone pourrait réduire la volatilité des prix des crédits. Il en résulterait un encouragement aux investissements dans les projets de carburants à faible teneur en carbone.

La seconde modification, en plus de contribuer à réduire les émissions de GES, pourrait positionner la province dans le peloton de tête en technologie de captation atmosphérique directe et de piégeage du carbone. La Colombie-Britannique pourrait ainsi montrer aux autres provinces la voie à suivre pour se doter de nouvelles politiques concernant les investissements dans les technologies à émissions négatives, comme la captation atmosphérique directe. À ce jour, ces technologies sont encore perçues comme des « paris risqués », c’est-à-dire des solutions à haut risque.

Toutefois, concrétiser ces occasions ne sera pas aisé. Tout dépendra de la façon dont les modifications réglementaires seront ultimement conçues. Lorsqu’il révisera cette réglementation essentielle, le gouvernement provincial devra envisager trois réorientations majeures.

Émissions de GES fossiles prévues dans le secteur des transports de la Colombie-Britannique: Essence, Diesel, Mazout lourd, Carburéacteur. Les projections de la demande en combustibles fossiles proviennent des perspectives énergétiques à long terme de 2021 de la Régie de l'énergie du Canada. Les valeurs d'intensité carbonique des carburants proviennent du modèle GHGenius 5.0e de Ressources naturelles du Canada.

Trois réorientations nécessaires

  1. Pallier l’insuffisance des mesures incitatives pour les carburants d’avion et de navire

On observe un écart en matière de mesures incitatives qui favorise le diesel renouvelable au détriment de la production de carburéacteurs à faible teneur en carbone. La nouvelle norme sur les carburants à faible teneur en carbone devra combler cet écart. En effet, la densité énergétique et l’intensité carbonique de référence des carburéacteurs sont généralement plus faibles que celles du diesel. Or, en raison de cet écart, les carburéacteurs à faible teneur en carbone génèrent moins de crédits que le diesel renouvelable et donc moins de gains économiques pour la compensation des émissions des carburéacteurs fossiles, pour un processus de fabrication et une intensité carbonique équivalents. Dans la course aux matières premières, le désavantage des carburéacteurs en matière de crédits associé à des coûts de production plus élevés a fait pencher la balance en faveur du diesel renouvelable.

Un écart semblable pourrait survenir pour les carburants de navire à faible teneur en carbone si leur densité énergétique et leur intensité carbonique de référence diffèrent de celles d’autres catégories de carburants concurrentes.

Heureusement, la Colombie-Britannique dispose de plusieurs options concrètes pour rétablir l’équilibre, comme instaurer des objectifs de réduction de l’intensité carbonique plus progressifs pour les carburants d’avion et de navire, ou tenir compte des avantages supplémentaires des solutions de remplacement à faible teneur en carbone dans les scores d’intensité carbonique (comme la réduction des traînées de condensation et des répercussions du carbone noir dans le cas des carburéacteurs à faible teneur en carbone). Ces ajustements pourraient réduire l’écart dans les mesures incitatives et garantir que les modifications réglementaires augmentent substantiellement l’offre en carburants d’avion et de navire à faible teneur en carbone.

  1. Tenir compte des changements indirects d’affectation des terres dans le calcul de l’empreinte carbone pour favoriser les carburants propres perfectionnés moins développés

Pour l’instant, rien n’est prévu dans le projet de révision de la norme sur les carburants à faible teneur en carbone de la Colombie-Britannique pour résoudre un problème qui touche la réglementation des carburants propres depuis des années : l’exclusion des émissions liées aux changements indirects d’affectation des terres du calcul de l’empreinte carbone des carburants. Cette exclusion est particulièrement importante pour les trajectoires des biocarburants perfectionnés servant par exemple de carburéacteurs, qui utilisent des matières premières émergentes, mais dont les retombées en matière de stockage du carbone liées à l’utilisation du territoire ne sont pas mesurées financièrement.

Les biocarburants perfectionnés sont essentiels à la décarbonisation à long terme, mais l’industrie peine encore à les faire décoller. L’exclusion des émissions liées aux changements indirects d’affectation des terres du calcul de l’empreinte carbone entrave le développement des biocarburants perfectionnés à plus faible intensité carbonique, car les émissions générées par les biocarburants traditionnels à cause de la compétition pour l’utilisation des terres arables ne sont pas prises en compte. De plus, dans certains cas, les avantages liés au piégeage du carbone (notamment par les matières premières destinées aux cultures énergétiques) sont exclus du calcul de l’empreinte carbone, alors qu’ils pourraient réduire les scores d’intensité carbonique et augmenter les revenus des producteurs.

Instaurer des normes de quantification des émissions liées aux changements indirects d’affectation des terres serait à la fois complexe et laborieux, mais il est possible de s’inspirer des organismes ayant une longueur d’avance en la matière pour dresser des lignes directrices. Par exemple, dans son régime de compensation de carbone, l’Organisation de l’aviation civile internationale a établi des valeurs d’émissions liées aux changements indirects d’affectation des terres pour diverses matières premières destinées à la production de carburéacteurs issus de sources renouvelables. Les expériences réalisées en Californie et en Oregon peuvent également servir d’inspiration pour déterminer comment estimer ces valeurs.

  1. Élargir les limites géographiques des projets de captation atmosphérique directe pour en accélérer le déploiement

Même si on a peu d’information sur ce que compte faire la province pour intégrer la captation atmosphérique directe et le stockage permanent dans ses modifications réglementaires, restreindre les critères d’admissibilité de manière à privilégier les projets menés en Colombie-Britannique – comme cela a été proposé – pourrait ralentir les progrès technologiques. Même s’il est judicieux de soutenir financièrement les projets ayant une incidence sur les émissions de gaz à effet de serre de la province, cette règle oublie un facteur essentiel qui a contribué au succès de la norme jusqu’à présent : le recours à des solutions produites à moindres coûts ailleurs. Par exemple, 30 % des crédits de conformité générés en 2019 dans le cadre de la norme l’ont été grâce à l’importation de diesel renouvelable de pays comme Singapour ou les Pays-Bas.

La Colombie-Britannique présente un avantage en matière de captation atmosphérique directe et de piégeage du carbone, car elle abrite une entreprise pionnière dans cette nouvelle technologie. Néanmoins, pour assurer le succès de cette technologie, il faudra accélérer son déploiement à grande échelle. Or, en se limitant aux projets situés dans la province, on risque de rater des occasions d’accélérer son déploiement et de réduire les coûts. Des provinces comme l’Alberta ou la Saskatchewan ont une solide expertise en matière de piégeage du carbone et des possibilités de stockage du carbone bien plus importantes que la Colombie-Britannique. La province pourrait envisager d’adopter une approche semblable à celle de la Californie et étendre son soutien à des projets de captation atmosphérique directe menés au-delà de ses frontières. Pour éviter de comptabiliser en double les réductions d’émissions, elle devrait également envisager d’adopter des lignes directrices qui préciseraient comment revendiquer et déclarer les émissions négatives captées en dehors de la province.

Essor des carburants propres

La norme sur les carburants à faible teneur en carbone de la Colombie-Britannique a largement contribué à réduire les émissions du secteur des transports de la province, en plus de servir de modèle stratégique au Canada et à l’étranger. Grâce à son statut de pionnière, la province a maintenant la possibilité de passer à la vitesse supérieure, en mettant en œuvre des solutions pour les secteurs difficiles à décarboner, comme celui de l’aviation, et en exportant des technologies à émissions négatives.

Exploiter pleinement ces solutions dans le cadre de la prochaine réforme réglementaire constitue un véritable défi, que les idées qui précèdent pourraient permettre de relever, à condition que la province s’en donne les moyens.