Le fédéralisme électrique : une idée dont le temps est venu

Cet éditorial a d’abord paru dans le Globe and Mail.

Avec la transition vers les énergies propres qui s’accélère, on s’attend à ce que la demande en électricité explose au Canada. Pour garder le cap vers la prospérité, nous devrons donc entamer un projet d’envergure historique pour développer notre réseau électrique. D’ici 2050, nous aurons besoin de beaucoup plus d’électricité, probablement deux à trois fois plus de capacité de production qu’aujourd’hui.

Le gouvernement fédéral a beaucoup encouragé la transition vers les énergies propres. Maintenant, il doit contribuer à transformer plus rapidement l’infrastructure électrique sur laquelle repose cette transition. C’est ce que les États-Unis ont fait récemment avec l’Inflation Reduction Act (loi sur la réduction de l’inflation) en investissant des milliards de dollars dans des projets de construction, et le Canada doit emboîter le pas pour créer un monde sobre en carbone. Cela dit, la complexité du système canadien pourrait freiner sa progression.

L’électricité est une compétence provinciale; c’est donc aux provinces et territoires d’agir en mandatant leurs services publics, autorités de réglementation et exploitants de réseau. Malheureusement, la plupart sont lents à agir bien que son énergie propre donne au Canada un avantage concurrentiel dans un monde où l’on cherche désespérément à réduire les émissions de carbone.

Cette léthargie est le résultat de plusieurs facteurs. En tête de liste se trouvent les appréhensions quant à l’abordabilité, c’est-à-dire que l’investissement nécessaire pour moderniser le réseau pourrait augmenter la facture des consommateurs, et il se trouve qu’une majorité d’entre eux sont également des électeurs. Cette crainte est omniprésente dans les paysages politiques des provinces, car les consommateurs ont tendance à se braquer contre les hausses de tarification, et les gouvernements les apaisent en les en protégeant.

La Nouvelle-Écosse en est le plus récent exemple : les sociétés de services publics soutiennent qu’un nouveau gel des tarifs d’électricité plomberait le budget nécessaire pour investir dans l’établissement d’un réseau plus efficace. En Ontario, ce genre d’interventions est depuis longtemps une constante dans la politique provinciale.

On peut comprendre pourquoi les gouvernements laissent la peur d’une flambée des tarifs limiter l’investissement nécessaire. En effet, bien qu’il soit possible que tous les investissements nécessaires n’aient que peu de conséquences sur les tarifs d’électricité, il reste possible que leur effet soit beaucoup plus dramatique. Les gouvernements provinciaux ont raison de se préoccuper des risques pour les consommateurs, qui pourraient devenir réticents à appuyer la lutte contre les changements climatiques. Et c’est sans compter qu’ils sont particulièrement vulnérables actuellement en raison de l’inflation, qui gruge leur budget et les profits des entreprises.

Il reste que cette stratégie est malavisée : les changements climatiques et les phénomènes météo extrêmes ne se soucient pas des cycles économiques, et les études montrent qu’après la transition énergétique, les consommateurs profiteront d’une réelle réduction de leurs dépenses en énergie.

Au bout du compte, le pire que l’on puisse faire actuellement est d’investir trop peu dans notre réseau électrique. Il faut mettre en place des politiques pour éliminer cette entrave à la planification et à l’investissement dans le réseau électrique, car, sans nouvelle stratégie, les investissements nécessaires et profitables n’auront pas lieu assez rapidement.

Ceci nous amène à ce qu’un rapport de l’Institut climatique du Canada appelle « l’électro-fédéralisme », une solution typiquement canadienne où les gouvernements provinciaux et fédéral s’unissent pour créer un avenir énergétique abordable, fiable, propre et prospère pour la population. D’un côté, le gouvernement fédéral réserverait des fonds publics pour l’atteinte des objectifs nationaux essentiels. De l’autre, les provinces utiliseraient ces fonds pour investir dans la transformation sur mesure de leur réseau tout en respectant des principes fondamentaux, à l’instar de la solution apportée pour les garderies à 10 $ par jour. C’est une stratégie à l’image même de notre pays.

Grâce à l’électro-fédéralisme, les provinces continueraient de recevoir des fonds fédéraux, qui s’ajouteraient à leurs propres fonds destinés au réseau électrique. En échange, elles demanderaient aux autorités de réglementation, aux exploitants de réseau et aux sociétés de services publics de créer un réseau plus propre, plus vaste et plus intelligent, et produiraient également un plan de carboneutralité pour les guider.

Non seulement cette stratégie éliminerait l’impasse actuelle, mais elle offrirait aussi une manière équitable de répartir le coût d’une modernisation du réseau, soit d’utiliser les systèmes fiscaux pour aller chercher l’argent plutôt que de gonfler la facture des consommateurs sans tenir compte de leur situation. Une récente analyse montre qu’on en ressortirait pratiquement tous gagnants – particulièrement les ménages à faible revenu – si le coût des investissements était couvert par les impôts sur le revenu plutôt que par les tarifs d’électricité.

En fin de compte, l’électro-fédéralisme serait avantageux pour les consommateurs et aplanirait les obstacles politiques à la transformation du réseau électrique. Ensemble, les deux paliers gouvernementaux peuvent catalyser le changement nécessaire pour faire prospérer le Canada au xxie siècle.

La structure fédérative du Canada, où les provinces ont beaucoup de pouvoir, rend sa mission de transition énergétique bien différente de celles des autres pays. Mais ce qui peut sembler un obstacle peut tourner à notre avantage si nous appliquons une stratégie sur mesure pour faire du Canada un pays plus propre, plus sûr et plus concurrentiel sur le plan énergétique.

Que du vent: les crédits d’énergie propre proposés en Ontario, un incitatif inadéquat

Texte publié à l’origine dans le Toronto Star.

Les entreprises et les investisseurs de l’Ontario sont avides d’électricité propre. C’est pourquoi le ministère de l’Énergie a demandé à la Société indépendante d’exploitation du réseau d’électricité de la province, en 2022, d’évaluer les options pour établir un registre qui sous-tendrait un système de crédits d’énergie propre.

Malheureusement, le système proposé relève essentiellement de l’écoblanchiment, faisant paraître les entreprises plus écoresponsables qu’elles ne le sont réellement.

Le problème des crédits d’énergie propre de l’Ontario

Les crédits d’énergie propres sont des certificats qui représentent chacun un mégawattheure d’énergie propre. Grâce à ses installations hydroélectriques et nucléaires, l’Ontario affiche une production d’électricité à 92 % sans émissions. Dans un tel réseau provincial largement non émetteur, on veut permettre aux entreprises d’acheter des crédits pour revendiquer cette production propre; les entreprises qui s’en procureraient déclareraient des émissions de gaz à effet de serre de portée 2 inférieures (émissions indirectes de la production de l’énergie achetée) et généreraient des revenus qui aideraient à réduire les tarifs pour tous (objectif annoncé du gouvernement).

Mais il y a un problème : le système proposé crée deux façons contradictoires pour les entreprises de mesurer leurs émissions. Les entreprises qui participent au programme et achètent des crédits pour leur consommation d’électricité peuvent revendiquer une consommation 100 % propre, tandis que les autres continuent de mesurer normalement leurs émissions de portée 2, en utilisant l’intensité carbonique moyenne du réseau. Ainsi, la production propre du réseau est revendiquée à la fois par les entreprises participantes (qui revendiquent une consommation 100 % propre) et par les autres (qui revendiquent une consommation aussi propre que la moyenne). La même énergie propre est comptée deux fois.

Cette façon de procéder est trompeuse et illégitime. Pour rectifier le tir, il faudrait que les entreprises qui ne participent pas calculent la propreté de leur consommation électrique en fonction d’une moyenne de la propreté du réseau qui exclut la production d’énergie propre déjà vendue en crédits. Or, un tel changement dans le calcul des émissions des entreprises requerrait un encadrement législatif et transformerait le programme optionnel en programme obligatoire.

Construire sur des fondations bancales

Le système proposé viendrait par ailleurs officialiser un autre système en vigueur tout aussi douteux. En effet, Ontario Power Generation vend des crédits similaires depuis 2013. En 2022, Microsoft a annoncé qu’elle achèterait ces crédits pour compenser les émissions de ses activités en Ontario. L’entreprise espère ainsi se rapprocher de son objectif de n’utiliser que de l’énergie carboneutre. Cependant, si cet achat lui permettra en théorie de diminuer ses émissions, en pratique, rien ne changera dans le réseau électrique lui-même. Ce sera de l’écoblanchiment, ni plus ni moins.

De plus, pendant que se vendront ces crédits, le réseau deviendra plus sale, pas plus propre. C’est que l’Ontario se prépare à produire 1 500 mégawatts supplémentaires d’électricité au gaz naturel pour compenser la fermeture prochaine de la centrale nucléaire de Pickering. Aussi les émissions augmenteront-elles au cours de la décennie au lieu de diminuer.

Miser sur du vent

Les entreprises s’inquiètent de plus en plus de leurs émissions de portée 2, et il est important de leur offrir des moyens d’encourager l’énergie propre tout en poursuivant leurs propres objectifs climatiques. Mais proposer des crédits comme ceux-là, ce n’est pas jouer franc jeu.

L’Ontario pourrait instaurer certaines politiques pour augmenter l’utilisation d’énergie propre et créer des incitatifs pour les entreprises. Il pourrait notamment s’inspirer des accords d’achat d’énergie et des enchères inversées de l’Alberta.

Néanmoins, la vente de crédits d’énergie propre d’un réseau à l’empreinte croissante, sous un système qui compte la production propre en double, est une mauvaise idée.

Ces crédits ne sont que du vent : ils n’entraîneront aucune réduction réelle des émissions. Pire, ce programme viendra miner les efforts de décarbonation à plus grande échelle, en siphonnant la bonne volonté et le capital financier des entreprises qui prennent des engagements climatiques.

Le programme des crédits d’énergie propre de l’Ontario ne doit pas aller de l’avant.

Lever les freins à la décarbonisation (partie II)

Aucun secteur n’illustre mieux les problèmes liés aux freins à la décarbonisation que celui du pétrole et du gaz canadien. (Consultez la première partie de cette série pour une brève description de la complexité et des conséquences de ces freins.) Son profil d’émissions, la longévité moyenne de ses actifs et l’incertitude politique et économique mondiale entourant ses produits concourent à y aggraver sérieusement le risque de freins à la décarbonisation.

Cependant, le gouvernement fédéral propose une nouvelle approche qui s’attaque au nœud du problème. Bien conçu, le futur plafonnement des émissions de pétrole et de gaz de portée 1 et 2 pourrait permettre au Canada de lever les freins à la décarbonisation dans le secteur pétrogazier.

Le casse-tête des freins à la décarbonisation dans le secteur pétrogazier

Malgré quelques gains d’efficacité au cours des vingt dernières années, la production de pétrole et de gaz canadiens demeure l’une des plus intensives en émissions au monde. En effet, les projets pétrogaziers durent de 20 à 30 ans, voire plus, ce qui veut dire que les nouveaux projets pourraient s’étaler au-delà de 2050. De plus, il s’agit d’un secteur où la transition est la plus difficile.

En outre, malgré de récentes projections selon lesquelles la demande mondiale de pétrole et de gaz atteindra bientôt un sommet avant de diminuer (même dans des scénarios plus prudents), il plane encore une grande incertitude sur l’horizon temporel exact et l’ampleur de la transition. Cette incertitude engendre une inertie qui encourage l’industrie et les politiciens à préconiser et à envisager une expansion du secteur qui ne suivrait pas forcément une trajectoire vers la carboneutralité.

Du côté du pétrole, les freins à la décarbonisation risquent surtout de venir de la modernisation des actifs existants, car avec l’accélération de la transition énergétique, peu de nouveaux projets pétroliers verront le jour. Bien que certaines technologies prometteuses pourraient réduire considérablement les émissions de portée 1, le pétrole lourd des sables bitumineux du Canada est actuellement le quatrième pétrole à plus forte intensité carbonique au monde, et bon nombre des meilleures technologies sur le marché ne peuvent être intégrées aux installations existantes. De nombreux grands producteurs de sables bitumineux disent disposer de suffisamment de réserves prouvées et probables pour poursuivre la production pendant près d’une trentaine d’années encore – ce qui nous mène à 2050 –, et ce, sans compter les réserves possibles. La modernisation d’installations existantes dans le but d’augmenter la production à court terme ou d’exploiter de nouvelles réserves à long terme pourrait créer davantage de freins à la décarbonisation.

Du côté du gaz, les freins à la décarbonisation risquent davantage de découler de nouvelles installations. Les scénarios de carboneutralité prévoient une baisse plus lente de la demande gazière que de la demande pétrolière, et l’intensité carbonique du gaz peut être moindre que celle du charbon et du pétrole. On pourrait donc penser qu’il s’agit d’un investissement intéressant, d’autant plus que bon nombre d’alliés européens ont exprimé leur intérêt à court terme pour le gaz canadien. Cependant, le gaz pourrait s’avérer être une « impasse », car il réduit les émissions à court terme au détriment des objectifs de carboneutralité à long terme, sans compter les risques économiques importants qu’il pourrait comporter.

Les coûts indirects des freins à la décarbonisation

L’analyse effectuée dans le cadre du nouveau projet 440 Megatonnes de l’Institut climatique du Canada montre un décalage du secteur pétrolier et gazier avec ses objectifs de transition vers la carboneutralité dans le contexte politique actuel. Une nouvelle expansion du secteur aggraverait le problème en gelant encore davantage d’émissions. Elle obligerait en outre d’autres secteurs à compenser et, en perpétuant le statu quo, compliquerait la décarbonisation de ces autres secteurs, comme le transport.

Figure 1 : Émissions (portées 1 et 2) liées à l’extraction des sables bitumineux par rapport à une trajectoire carboneutre

Émissions à effet de serre totales pour les sables bitumineux. Les projections légiférées et en développement sont trop élevées pour atteindre les objectifs de carboneutralité pour 2050, contrairement aux projections annoncées.
Source : 440 Megatonnes

À tout le moins, cela augmentera les coûts de la transition énergétique, mais dans le pire des cas, cela mettra en péril les objectifs climatiques du Canada.

Les freins à la décarbonisation ont également d’importantes répercussions à l’échelle mondiale, étant donné que les objectifs d’émissions du Canada pour le secteur pétrogazier ne tiennent compte que des émissions de portée 1 et 2. Les émissions en aval de portée 3 liées à la consommation de combustibles fossiles canadiens exportés représentent plus de 75 % des émissions sur l’ensemble du cycle de vie de ces produits. Et comme le Canada exporte environ 80 % de son pétrole et 40 % de son gaz naturel, la grande majorité des émissions du secteur ne sont pas comprises dans l’inventaire national.

Plafonner le tout

Le gouvernement fédéral propose une nouvelle approche pour résoudre ce problème difficile : fixer un plafond d’émissions pour le secteur pétrolier et gazier.

Ce plafond, une limite bien définie d’émissions de portée 1 et 2 qui diminuerait dans le temps, réduirait les incertitudes politiques et économiques mondiales qui poussent actuellement le secteur à envisager une expansion. Tant qu’il limite l’utilisation de crédits compensatoires et d’autres mécanismes de flexibilité, il pourra empêcher la construction de nouveaux actifs et la modernisation d’installations à forte intensité carbonique qui ne sont pas compatibles avec les cibles de réduction des émissions du Canada.

Dans l’ensemble, l’analyse de 440 Megatonnes montre non seulement qu’un plafond bien conçu est nécessaire pour garder le secteur sur la trajectoire carboneutre la moins coûteuse possible, mais aussi qu’il peut appuyer la transition du secteur vers des produits sobres en carbone financièrement viables à long terme. Ces nouvelles activités permettraient d’éluder les freins à la décarbonisation et de faciliter la transition pour les travailleurs du secteur pétrogazier.

La meilleure voie à suivre

La réduction des émissions provenant des actifs pétrogaziers existants représente déjà un défi considérable dans les efforts déployés actuellement par le Canada dans une optique de carboneutralité d’ici 2050; la construction de nouveaux actifs et la modernisation d’installations visant à prolonger leur durée de vie risqueraient de geler encore plus d’émissions, compliquant, voire compromettant, l’atteinte de la carboneutralité.

Mais il existe une meilleure solution.

Avec un plafond sur les émissions du secteur pétrolier et gazier, le Canada serait mieux outillé pour dissiper les incertitudes politiques et économiques mondiales qui intensifient les freins à la décarbonisation tout en s’assurant que les émissions du secteur concordent avec les objectifs climatiques nationaux.

Lever les freins à la décarbonisation (partie I)

Si l’on veut s’attaquer aux changements climatiques, il faut à tout prix éviter les freins à la décarbonisation.

Au premier abord, le concept de frein à la décarbonisation est simple : nos achats, nos constructions ou nos investissements (aussi bien une nouvelle usine qu’un appareil de chauffage domestique) ont souvent une longue durée de vie qui s’accompagne d’un « gel » de leurs émissions de gaz à effet de serre pendant des années, voire des décennies. Lorsque ces choix s’additionnent, on obtient des groupes d’acteurs sociaux, politiques et technologiques qui ont tout intérêt à prolonger le statu quo, ce qui complique encore davantage les réductions des émissions à l’avenir.

Mais le passage du concept à la mise en place de politiques climatiques qui éliminent les freins à la décarbonisation, c’est une autre paire de manches. Cette démarche soulève des questions complexes quant au temps; en effet, les politiques doivent éviter de figer des trajectoires qui compliquent ou rendent plus coûteuse l’atteinte des objectifs climatiques du Canada, tout en encourageant les investissements climatiques porteurs de prospérité économique. Ainsi, un projet s’inscrivant aujourd’hui dans une trajectoire de carboneutralité pourrait s’en écarter s’il était proposé dans quelques années.

Dans ce premier article d’une série de deux, nous examinons la notion de frein à la décarbonisation et la menace qu’il représente pour les objectifs climatiques et l’économie du Canada. Dans le deuxième article, nous appliquerons ces connaissances à un secteur économique particulièrement vulnérable aux freins à la décarbonisation.

Un peu de théorie

Commençons par un peu de théorie. Puisque le concept de frein à la décarbonisation revient souvent dans les débats sur le climat, il y a lieu de l’expliciter.

Malgré la manière dont cette notion est parfois évoquée, les freins à la décarbonisation sont rarement clairs et nets; à moins qu’un projet ne génère aucune émission de gaz à effet de serre, il s’agit d’un risque omniprésent.

L’ampleur de ce risque dépend de quelques facteurs, les plus importants étant les émissions générées et la durée de vie utile du projet ou des actifs. Plus ces derniers émettent de gaz à effet de serre et plus leur durée de vie est longue, plus ils risquent de freiner la décarbonisation, comme le montre la figure du World Resources Institute ci-dessous.

Figure 1 : Émissions sur l’ensemble du cycle de vie et durée de vie typique des infrastructures et de l’équipement

Émissions sur l’ensemble du cycle de vie et durée de vie typique des infrastructures et de l’équipement : pour l'hydroélectricité, le nucléaire, le charbon-CP, le cycle combiné au gaz, l'éolien en mer, terrestre, et le photovoltaïque solaire. L'hydroélectricité a la plus longue durée de vie (70 ans, 24 gCO2e/kWh), l'éolien terrestre et le photovoltaïque la plus courte (20 ans, respectivement 11 et 48 gCO2e/kWh).
Source : World Resources Institute

Un autre grand facteur de risque : la mesure dans laquelle les émissions actuelles d’un projet ou d’un actif permettent de prévoir les émissions. En effet, certains projets peuvent être conçus de façon évolutive pour faciliter la réduction des émissions ou en réduire les coûts ultérieurement. On peut par exemple câbler les espaces de stationnement d’une tour de bureaux pour accueillir une infrastructure de recharge pour véhicules électriques, et ce, même si l’installation des bornes de recharge n’a pas lieu immédiatement. Dans d’autres situations, on peut moderniser un actif ou un projet à l’aide de nouvelles technologies qui permettent de réduire les émissions, par exemple en remplaçant le haut fourneau au charbon d’une aciérie par un four électrique à arc. Toutefois, à moins que ces technologies de réduction ne puissent être déployées à grande échelle dans un avenir rapproché, il est souvent plus risqué de compter sur des travaux de modernisation ultérieurs pour réduire ses émissions que de se positionner pour l’avenir en évitant les freins à la décarbonisation en amont.

Enfin, les risques ne touchent pas seulement le climat, mais aussi l’économie. Les projets et les actifs plus vulnérables aux freins à la décarbonisation risquent également d’être délaissés au fil des ans, ce qui peut nuire à la population. Les actifs abandonnés peuvent avoir un effet boule de neige : responsabilités environnementales assumées par les contribuables, bouleversements sociaux et économiques causés par la fermeture d’un grand employeur dans une petite localité… Les risques seront particulièrement élevés si la transition planétaire vers une énergie propre se déroule plus rapidement que les marchés ne le prévoient actuellement.

Une question de temps

Tous ces risques de freins à la décarbonisation s’articulent autour du facteur temporel. D’une part, pour atteindre les objectifs climatiques du Canada, il faut respecter chaque année un budget carbone préétabli, qui doit d’ailleurs être réduit considérablement au cours des 30 prochaines années. Il faut donc écarter consciencieusement les projets et activités qui dévient de la trajectoire du pays vers la carboneutralité en raison de leurs émissions élevées, de leur longévité, du peu d’options de réduction des émissions à long terme ou d’une combinaison de ces trois facteurs.

D’autre part, toutefois, le Canada doit rapidement accroître ses investissements s’il veut atteindre son objectif de carboneutralité tout en maintenant sa position concurrentielle sur les marchés mondiaux. À court terme, il lui faudra ainsi trouver le point d’équilibre entre des investissements accrus dans la décarbonisation des secteurs à fortes émissions et la nécessité d’éviter l’abandon d’actifs à long terme, qui coûte cher. Il s’agit également d’ouvrir les vannes aux projets dont le risque de freins à la décarbonisation est faible ou minimal, comme l’électricité renouvelable et l’hydrogène vert.

La bonne approche

Cette dynamique temporelle soulève des questions complexes pour les décideurs et les autorités de réglementation; la transition des secteurs à fortes émissions ne se fera pas du jour au lendemain. Dans certains cas, il pourrait donc être judicieux, par exemple, d’investir dans un nouvel actif à fortes émissions dont la durée de vie est assez courte pour s’inscrire dans la trajectoire de carboneutralité du Canada et de l’abandonner après un certain temps; en revanche, le même investissement dans cinq ou dix ans ne sera peut-être pas aussi sensé.

D’où l’importance de faire preuve de prudence. Qu’il s’agisse d’un nouveau projet ou d’une modernisation visant à prolonger la durée de vie d’un projet existant, le risque de freins à la décarbonisation est bien réel. Les décideurs et les autorités de réglementation se voient donc obligés d’établir dans quelle mesure chaque actif (et, plus largement, l’économie) devrait faire appel à des technologies non éprouvées pour réduire les émissions dans le futur. Il est logique de miser sur des technologies pleinement commercialisées (comme la recharge de véhicules électriques), mais pas sur des paris risqués comme la captation du carbone ou les petits réacteurs nucléaires modulaires.

La nécessité de limiter les freins à la décarbonisation vient également mettre en lumière l’importance d’élaborer des lignes directrices et des politiques claires qui favorisent des projets à la fois générateurs de croissance économique et conformes aux objectifs climatiques du pays. Certes, les politiques climatiques nationales vont dans la bonne direction, mais elles ne permettent toujours pas de gérer l’enjeu complexe de la dynamique temporelle des freins à la décarbonisation. Il en va de même pour le secteur financier, où l’absence d’une terminologie normalisée et de critères précis empêche les marchés de déterminer si un projet s’inscrit dans un Canada carboneutre.

La bonne nouvelle, c’est qu’il y a de la lumière au bout du tunnel. En effet, des politiques et des normes bien conçues peuvent résoudre le problème épineux des freins à la décarbonisation. Dans le deuxième volet de cette série, nous nous pencherons sur un secteur particulièrement vulnérable à ces freins, soit le secteur pétrolier et gazier du Canada, et les moyens de prévention qui s’offrent au Canada.

La lutte contre les changements climatiques à l’horizon 2023

Malgré les nombreux remous nationaux et géopolitiques, la lutte mondiale et nationale contre les changements climatiques s’est accélérée, comme en témoignent les progrès considérables enregistrés ces 12 derniers mois.

Publié en mars 2022, le premier Plan de réduction des émissions du Canada a mis la table pour l’établissement de nouvelles politiques. Dans son évaluation détaillée sur le sujet, l’Institut climatique du Canada concluait que le Plan, s’il était mis en œuvre sans tarder, pourrait donner les moyens au pays de respecter ses obligations de réduction des émissions. Fait à noter, cinq politiques suffiraient à nous rapprocher considérablement des cibles d’émission de 2030. Et de ces cinq politiques, trois pourraient être mises en place dès 2023 : le plafond d’émissions pour le secteur pétrolier et gazier, la réglementation sur l’électricité propre et les améliorations à la tarification du carbone. Regardons-les tour à tour.

D’abord, le plafond d’émissions pour le secteur pétrogazier est crucial. En effet, nos études le confirment : en l’absence de réglementation, ce secteur dépassera son objectif pour 2030. Entre 2005 et 2019, les émissions de pétrole et de gaz ont crû de près de 20 %. Le plafond devra être strict et appliqué adéquatement, avec un contrôle accru des émissions de méthane, pour donner lieu à des diminutions marquées et rapides d’émissions permettant au secteur de respecter les cibles canadiennes pour 2030.

Ensuite, le gouvernement fédéral s’est engagé à rendre la production d’électricité canadienne carboneutre d’ici 2035, une cible ambitieuse, mais réalisable, sachant que le pays doit accroître considérablement sa production d’électricité propre s’il veut respecter ses engagements de réduction des émissions en 2030 et 2050, et considérant que la décarbonisation d’autres secteurs passe par la carboneutralité du réseau électrique. Bien appliqué, ce cadre pour l’électricité propre pourrait générer d’immenses débouchés économiques et même rendre l’énergie plus abordable pour la population canadienne.

Enfin, on a également assisté, dans la dernière année, à une forte impulsion pour la mise en œuvre de politiques qui amélioraient la certitude des prix du carbone dans l’avenir, sans quoi les investisseurs hésiteront à prendre des engagements d’envergure sur plusieurs années. Une approche innovante, celle des contrats carbone sur la différence, pourrait être pleinement appliquée dès 2023. Si elle est bien exécutée, les contrats qui en découleront ouvriront les vannes de l’investissement en intégrant mieux la tarification du carbone au système financier et en laissant libre cours à la créativité des marchés pour amener le Canada vers la carboneutralité.

Ces nouvelles politiques canadiennes, qui s’avèrent nécessaires, doivent être envisagées dans un contexte de progrès notables à l’échelle mondiale. L’Union européenne (UE) continue de faire avancer son Pacte vert, une nouvelle stratégie de croissance visant à transformer l’économie de l’UE en modèle économique durable, en passe de faire du continent le premier à atteindre la neutralité climatique, et ce, d’ici 2050. Quant aux États-Unis – principal partenaire commercial du Canada –, ils viennent de promulguer le plus grand projet d’investissement dans les solutions climatiques de toute leur histoire, sous la forme de l’Inflation Reduction Act. Depuis des années, l’inaction des États-Unis sur les enjeux climatiques servait d’excuse au Canada pour ne pas agir trop rapidement, mais voilà que la pression vient d’augmenter d’un coup.

Il est aussi temps d’accélérer la cadence pour ce qui est de l’adaptation. Plus aucune région du Canada n’est à l’abri des effets des changements climatiques, et chaque année, plusieurs catastrophes liées au climat coûtent la vie à des Canadiens et détournent des milliards de notre économie. Le mois dernier, le gouvernement fédéral publiait sa première Stratégie nationale d’adaptation, un premier pas vers une sécurité et une résilience nationales accrues. Les principes de la Stratégie doivent rapidement être mis en action.

Toutes ces mesures demanderont des investissements. Le nouveau Fonds de croissance du Canada, instauré par le gouvernement fédéral, misera sur le financement public pour mobiliser des investissements privés. C’est sans parler du travail à venir du Conseil d’action en matière de finance durable, qui facilitera et accélérera le processus visant à déterminer si les investissements potentiels s’inscrivent dans les objectifs climatiques du Canada et favorisent la stabilité du climat mondial, afin d’attirer plus de capital vert au pays.

Ces politiques à grand déploiement du fédéral font ressortir le rôle essentiel des provinces et des territoires. En effet, les provinces ont différents leviers qu’elles peuvent actionner pour réduire leurs émissions : pensons entre autres à la tarification du carbone, aux codes du bâtiment, au transport public et au logement. Par-dessus tout, les engagements provinciaux qui passent par la réglementation et la collaboration interprovinciale seront essentiels à l’atteinte de l’objectif du Canada concernant l’électricité propre. En clair, il nous faut plus de leadership sur les fronts provinciaux et territoriaux – et vite.

Les gouvernements autochtones ont continué à faire preuve de leadership dans la transition énergétique en 2022, avec des communautés menant le volte-face vers de l’électricité non émettrice. Avec le soutient approprié, les projets d’énergie propre autochtones pourraient connaître une croissance exponentielle en 2023 et au-delà.

Si la dernière année a été le théâtre de quelques moments charnières en matière de politiques climatiques, les mesures à venir dans la prochaine année seront encore plus importantes et concrètes : le Canada accélérera la mise en œuvre de ses politiques tout en les peaufinant. L’Institut climatique du Canada continuera de mener la discussion en anticipant les politiques qui s’avéreront nécessaires et en proposant rapidement son analyse. Les 12 prochains mois s’annoncent chargés, avec les nouvelles données du projet 440 Megatonnes, que nous venons de lancer, mais aussi une étude majeure sur le chauffage des bâtiments, notre participation au déploiement de la Stratégie nationale d’adaptation et une attention renouvelée au secteur pétrogazier ainsi qu’à la croissance propre. Et notre but, lui, reste le même : l’élaboration de politiques climatiques durables et efficaces qui assureront la prospérité du Canada ainsi que la protection et la résilience de nos collectivités à long terme.

Non, le Canada ne peut pas s’attribuer des crédits pour ses exportations sobres en carbone

Cet article est paru pour la première fois dans Options politiques en juin 2019, et est encore d’actualité plus de trois ans plus tard.

Le gouvernement fédéral a récemment annoncé son intention d’obtenir des crédits pour les réductions des émissions de GES induites par les exportations nationales pour l’aider à atteindre ses cibles climatiques. Il soutient que l’énergie propre comme le gaz naturel liquéfié (GNL) vendue à l’étranger peut réduire les émissions d’autres pays lorsqu’elle se supplée à des sources d’énergie polluantes comme le charbon. Le ministre des Ressources naturelles Amarjeet Sohi a laissé entendre qu’une disposition de l’article 6 de l’Accord de Paris autoriserait le Canada à utiliser ces réductions pour atteindre ses propres objectifs de réduction des GES.

Si les exportations de produits et services sobres en carbone du Canada contribuent à la réduction des émissions mondiales, l’article 6 n’offre pas la possibilité d’en tirer des crédits supplémentaires. Dans tous les cas, l’exportation de produits sobres en carbone ne nous exempte pas de réduire nos propres émissions.

Pourquoi ne peut-on pas obtenir ces crédits

Si les pays ne peuvent obtenir des crédits pour des exportations sobres en carbone et les intégrer à leurs cibles de réduction, c’est que le système mondial de comptabilisation des GES ne le permet pas. En effet, le système adopté par les 197 parties de la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques (CCNUCC) couvre les inventaires de GES « territoriaux », qui ne comptent que les émissions générées à l’intérieur des frontières géographiques d’un pays.

Prenons l’exemple suivant. Quand le Canada produit du GNL, les émissions liées à sa production (forage, extraction, mise à l’air, torchage, transport, fuite et liquéfaction) sont comptabilisées dans l’inventaire national des GES. Une fois le GNL exporté, les émissions liées à son utilisation (combustion) sont comptabilisées dans l’inventaire du pays importateur. Si la consommation de GNL de ce dernier entraîne une réduction des émissions induite par le remplacement d’une autre source d’énergie (par exemple, lorsque le GNL remplace le charbon), les fruits de cette réduction sont récoltés par le pays importateur, car la différence concerne son inventaire, et non celui du Canada.

Une nouvelle façon d’obtenir des crédits?

La disposition de l’Accord de Paris que le ministre Amarjeet Sohi et quelques commentateurs ont récemment envisagée comme moyen d’obtenir des crédits pour les exportations sobres en carbone du Canada porte sur les résultats d’atténuation transférés au niveau international (RATI). Les RATI sont des démarches concertées et volontaires qui pourraient permettre à un pays de tirer des crédits pour l’atténuation (la réduction) des émissions dans un autre pays. On en peaufine encore les détails.

Ils ont le potentiel de faire naître des projets d’atténuation des GES qui n’auraient peut-être pas eu lieu autrement, faute de capacité ou de financement, notamment. Ils pourraient aussi donner lieu à davantage de possibilités d’atténuation des GES économiques que si les pays se concentraient uniquement sur leurs propres émissions. Les résultats sont transférés sur une base volontaire (les deux pays doivent se mettre d’accord) et leur taille – mesurée en tonnes de GES – est négociée. D’ailleurs, pour éviter un « double comptage », les RATI prévoient que deux pays ne peuvent pas déclarer de crédits pour la même réduction de GES.

Par exemple, un pays pourrait vouloir en aider un autre à construire des éoliennes plutôt que des centrales au charbon, en échange de RATI. Ce soutien pourrait prendre la forme de capacité de construction, de transfert de technologie, de financement, de subvention ou d’une combinaison de tout cela. Il est attendu que les deux pays négocient la taille des RATI. Le pays hôte autoriserait le transfert des réductions d’émissions induites par le projet au pays partenaire, qui en tirerait des crédits.

Les RATI ne sont probablement pas la solution

En pratique, il est toutefois peu probable que de telles ententes s’appliquent aux exportations canadiennes.

La vente de GNL, pour reprendre l’exemple précédent, est une transaction commerciale. Lorsqu’une entreprise ou un service public dans un autre pays achète du GNL canadien, c’est qu’il veut une énergie moins chère ou à plus faible intensité de GES (ou les deux). Du côté des exportateurs, les entreprises canadiennes vendent du GNL pour faire des profits. Si la vente génère une réduction nette des émissions (ce qui n’est pas toujours le cas), cette réduction revient au pays hôte.

Si le gouvernement du Canada veut transformer une vente de GNL en RATI, il doit négocier avec le gouvernement du pays importateur. Mais le hic, c’est qu’on ne sait pas très bien ce que le Canada aurait à offrir dans une telle négociation. Le Canada demanderait un bénéfice (des crédits pour atteindre ses objectifs climatiques) en échange d’un produit que l’entreprise étrangère paie déjà au prix courant.

Les pays connaissent la valeur des réductions d’émissions. Ils ne laisseront pas les autres leur prendre leurs crédits pour rien. Si le GNL canadien est vendu à prix réduit, ou s’accompagne d’une subvention ou de soutien à la capacité de construction, le pays importateur pourrait être tenté de négocier des RATI. Toutefois, il est peu probable qu’il s’y prête pour une simple transaction commerciale.

Pour que le Canada puisse bénéficier d’une telle entente, il faudrait que les RATI ne soient plus transférés sur une base volontaire – l’attribution des crédits se ferait automatiquement pour les exportations – ou que les règles de comptabilisation changent.

Pourrait-on changer les règles?

On travaille actuellement à définir les RATI; le Canada pourrait donc essayer de prévoir une intégration systématique des crédits pour les exportations sobres en carbone. Sinon, il pourrait réviser plus largement les méthodologies d’inventaire des GES pour élargir l’obtention de crédits. Mais ces propositions sont plus théoriques que réalistes. [Ajouté en 2022 : Par ailleurs, les dispositions de l’article 6 ont été approuvées à la COP26 de Glasgow l’an dernier. Par conséquent, les changements mentionnés ici nécessiteraient de revoir les conventions pour l’inventaire des GES et les dispositions de l’article 6, ce qui rend ces changements encore plus improbables.]

Il peut être tentant de vouloir changer les règles, mais cela ne mènerait probablement nulle part. D’abord, il faut prévoir une forte résistance des autres pays de la CCNUCC, parce qu’une refonte ferait complètement dérailler les progrès sur les RATI. Les démarches pour changer les méthodologies d’inventaire mettraient un terme au consensus mondial durement acquis sur le fonctionnement des inventaires de GES. D’une façon ou d’une autre, il y a fort à parier que les autres pays refuseraient une telle proposition.

Ensuite, même si le Canada réussissait à gagner l’appui des autres pays, rien ne dit que les changements seraient dans son intérêt. Un système qui intégrerait les effets des exportations dans la comptabilisation des GES devrait tenir compte des effets de toutes les exportations. Il faudrait donc accorder des crédits pour les exportations sobres en carbone et en retrancher pour les exportations à fortes émissions du pays (p. ex., les produits des sables bitumineux). En considérant ces dernières, ce n’est pas certain que le Canada en sortirait gagnant.

Enfin, ces changements représenteraient une volte-face par rapport à l’approche territoriale des inventaires en place. Afin d’éviter le double comptage, les inventaires seraient modifiés en fonction des effets des importations comme des exportations du pays sur les émissions de GES. La méthodologie de l’approche qui en découlerait ressemblerait à celle de l’inventaire du point de vue de la consommation, laquelle attribue les émissions en fonction de l’endroit où les produits ou les services sont consommés, peu importe où les émissions sont réellement générées dans l’atmosphère. Si les indicateurs de consommation ont leur utilité, l’inventaire du point de vue de la consommation s’avère toutefois peu pratique et partage de nombreux défis avec le système actuel. Ce n’est pas la solution viable qu’il y paraît.

Pas de solution miracle

La présente analyse n’indique pas que le Canada devrait ignorer le potentiel de réduction des émissions mondiales de ses exportations sobres en carbone. En fait, il est essentiel que le Canada voie plus loin que son inventaire de GES. Les émissions mondiales comptent aussi; nous devrions donc chercher à accroître les exportations sobres en carbone, tant pour les retombées économiques que pour les réductions des GES à l’échelle mondiale.

Mais essayer d’atteindre les cibles climatiques en déclarant des crédits pour les exportations sobres en carbone? C’est une autre histoire. C’est tout simplement impensable dans le système actuel, même avec les RATI. Et les autres systèmes sont irréalistes.

Cependant, il y a un élément encore plus important à retenir. Même si les RATI et les exportations sobres en carbone peuvent contribuer à réduire les émissions mondiales, ce n’est pas une excuse pour ne pas se doter de politiques climatiques plus solides. En fait, l’article 6 stipule clairement que les RATI devraient servir à placer la barre plus haut – à favoriser de plus grands efforts de réduction des émissions. Pour contribuer de manière substantielle à l’atténuation des GES mondiaux, le Canada doit non seulement se tourner vers les autres, mais aussi se pencher sur ses propres émissions.

Les exportations sobres en carbone du Canada ont un rôle à jouer. Mais elles ne sont pas un échappatoire.

Prévisions économiques du Canada : ce que l’on perd à ignorer la dimension climatique

Texte publié à l’origine dans l’Ottawa Citizen.

Le Bureau du directeur parlementaire du budget du Canada vient de poser un geste crucial qui se fait attendre depuis longtemps : pour la première fois, le chien de garde officiel des finances nationales a chiffré les coûts des changements climatiques pour l’économie canadienne, démontrant que l’aggravation des répercussions climatiques vient freiner la croissance économique. Il s’agit d’un premier pas essentiel vers la réduction des risques économiques pour le Canada dans un monde en réchauffement.

Il reste encore bien du chemin à faire, mais les récentes mesures prises par l’Australie et le Royaume-Uni peuvent nous mettre sur la bonne voie.

Au Canada, les projections économiques à long terme se basent essentiellement sur les moyennes historiques de productivité. Or, ces mesures ne tiennent pas compte du changement rapide du climat observé en ce moment, lequel entraîne des catastrophes de plus en plus fréquentes et coûteuses. Les projections se basent donc implicitement sur l’hypothèse d’un avenir sans amplification des répercussions climatiques, malgré le fait que cet avenir nous échappe désormais étant donné la croissance continue des émissions. Qui plus est, les budgets gouvernementaux ne font qu’effleurer le sujet de l’incidence des changements climatiques.

C’est un problème, car on ferme les yeux à la fois sur le prix pourtant bien réel que paie l’économie canadienne et sur les retombées économiques qu’auraient la réduction des émissions et l’amélioration de la résilience, pour ne voir que le coût des politiques. Le résultat? On sous-estime les bienfaits d’une action politique proactive en matière de climat, et on s’attarde sur les coûts de l’action en ignorant ceux de l’inaction.

Pour résoudre ce problème, on peut s’inspirer de pays plus avancés dans la prévision des coûts des changements climatiques, comme l’Australie et le Royaume-Uni. S’ils ont certes encore du travail à faire, les deux affichent déjà des progrès substantiels.

Le récent budget de l’Australie dresse le portrait détaillé des effets des changements climatiques sur les finances publiques, et il est loin d’être rose : baisse de productivité, détérioration des infrastructures, pression sur les dépenses publiques… Le document présente aussi une analyse des risques et occasions associés à la transition énergétique mondiale. De plus, l’Australie a pris le pari d’augmenter la capacité de sa Trésorerie à modéliser les conséquences économiques des changements climatiques. Une fois cette étape charnière franchie, le gouvernement sera mieux outillé pour tenir compte des risques climatiques dans ses décisions stratégiques et économiques.

Le Canada aurait avantage à emboîter le pas à l’Australie dès le prochain budget fédéral, en dressant un portrait détaillé des répercussions climatiques à prévoir et en intégrant une évaluation transparente de ces risques dans ses prochaines décisions stratégiques et économiques.

Au Royaume-Uni, pendant ce temps, l’Office for Budget Responsibility a commencé à tenir compte des effets des changements climatiques dans ses prévisions et intègre certaines de ces répercussions dans ses projections de base. Le Bureau du directeur parlementaire du budget du Canada devrait suivre cet exemple : son récent rapport pourrait servir à intégrer les effets du climat aux prévisions économiques de base. Après 2022, il faut cesser de traiter les changements climatiques comme un risque non pris en compte dans les projections budgétaires à long terme.

Il n’est plus viable d’ignorer les effets des changements climatiques : la facture, bien réelle, est colossale et siphonne déjà les fonds publics. Les études de l’Institut climatique du Canada révèlent que le Canada peut s’attendre à des pertes de 25 milliards de dollars d’ici 2025 en raison du réchauffement survenu depuis 2015, par rapport à un scénario de stabilité climatique. Cette somme équivaut à la moitié de la croissance du PIB projetée pour l’an 2025. D’ici 2050, les pertes pourraient s’élever à 100 milliards de dollars et entraîner la disparition d’un demi-million d’emplois. Déjà, la dévastation causée par les catastrophes toujours plus fréquentes et extrêmes coûte des milliards au gouvernement.

La pression combinée du ralentissement de la croissance et de la hausse des coûts force les gouvernements à faire des choix difficiles : creuser le déficit? réduire les services? augmenter les taxes? Il faudra décider, car une part croissante du budget se fait gruger par les effets du climat. Heureusement, les gouvernements ne sont pas sans ressources devant cette situation. En effet, le même rapport indique qu’une diminution des émissions à l’échelle mondiale et un investissement dans l’adaptation ici au pays pourraient réduire les coûts projetés de 75 %.

La prise en compte des changements climatiques doit être une priorité pour tout gouvernement se voulant un gestionnaire responsable de l’économie.

Voici 440 Megatonnes

Pour bien gérer, il faut d’abord mesurer.

Malgré le scepticisme généralisé concernant la productivité de la dernière ronde de discussions sur le climat mondial en cours à la COP27 en Égypte, il n’y a aucun doute : nous sommes dans une décennie d’accélération rapide de la lutte contre les changements climatiques. Pour les dirigeants des gouvernements et des entreprises du Canada et du monde entier, une réduction des émissions qui laisse de la place à la compétitivité, à la sécurité énergétique, à la croissance sobre en carbone et à la prospérité demeure une priorité.

Pour éclairer le débat public sur les mesures climatiques et l’efficacité de la mise en œuvre des politiques, il est impératif de suivre la progression du Canada dans sa réduction des émissions et de voir où l’on pourrait corriger le tir. Or, lorsque venait le temps de mesurer les effets des politiques climatiques au pays, il était étonnamment difficile de trouver des données de qualité… mais c’était avant.

En effet, l’Institut climatique du Canada lance le projet 440 Megatonnes, un outil tout-en-un permettant d’analyser la progression du Canada dans l’atteinte de ses objectifs climatiques pour 2030 et 2050. Le nom du projet fait écho à la promesse du pays de réduire ses émissions d’au moins 40 % par rapport aux niveaux de 2005 d’ici la fin de la décennie – ou de limiter ses émissions à 440 mégatonnes (Mt) par année d’ici 2030 – en vue de la carboneutralité à l’horizon 2050.

Nous continuerons d’élargir l’accès aux données. À son lancement cette semaine, le site 440 Megatonnes présente des avis d’experts, des bases de données inédites consultables et des données ouvertes téléchargeables, montrant les secteurs où le Canada est sur la bonne voie d’atteindre son objectif de 2030 et les retards à rattraper. Cette ressource assurera une veille sur les émissions nationales, régionales et sectorielles, les politiques et enveloppes gouvernementales, et les engagements des entreprises.

Vous pouvez dès maintenant explorer les volets suivants :

Vous y trouverez également nos deux premières publications hebdomadaires d’avis d’experts, notamment une nouvelle analyse montrant que sans nouvelle réglementation, les émissions du secteur pétrogazier dépasseront les objectifs climatiques du Canada pour 2030. Abonnez-vous au bulletin de 440 Megatonnes pour recevoir chaque semaine de récentes analyses d’experts fondées sur des données faisant état des dernières avancées en matière de politique climatique. Vous pouvez également suivre 440 Megatonnes sur Twitter et vous joindre à nous ce jeudi 10 novembre à 13 h (heure de l’Est) pour une présentation détaillée de cette nouvelle ressource interactive.

Répercussions de l’Inflation Reduction Act : quelles options pour le Canada ?

L’Inflation Reduction Act des États-Unis redessine le paysage international des politiques climatiques et pousse les autres gouvernements à repenser leurs propres politiques climatiques et leur compétitivité économique dans un monde sobre en carbone.

Cette loi représente l’investissement dans les solutions climatiques le plus complet de l’histoire des États-Unis. Totalisant 370 milliards de dollars américains sur 10 ans pour accélérer la transition énergétique, elle prévoit un large éventail de crédits d’impôt, de subventions et de prêts pour les technologies propres, dont des subventions pour la fabrication de technologies propres, l’électrification des ménages et la mise en place de projets d’adaptation dans les collectivités. L’objectif : faire descendre les émissions des États-Unis à 40 % sous les niveaux de 2005 d’ici 2030, créer des emplois verts et réduire l’inflation.

La loi complique cependant les choses pour le Canada. En effet, si le manque de mesures climatiques aux États-Unis a souvent été cité comme argument contre les politiques ambitieuses au pays, voilà que nous prenons du retard sur notre plus grand partenaire commercial. Sans mesures de rattrapage, investisseurs et promoteurs risquent de migrer au sud, laissant le Canada dans l’incapacité de mobiliser les capitaux privés nécessaires pour décarboner son économie et atteindre sa cible de carboneutralité d’ici 2050. Néanmoins, cette loi pourrait aussi créer des occasions d’exportation pour le Canada, notamment sur les marchés des véhicules électriques, des batteries et des matériaux de construction.

Comment les gouvernements peuvent-ils donc s’assurer que le Canada ne soit pas laissé pour compte de cette nouvelle orientation? Voici trois options.

Option 1 : Renforcer les politiques existantes

La première option repose sur les politiques déjà en vigueur. Contrairement à la plupart des régions américaines, le Canada ne part pas de zéro lorsqu’il est question d’incitatifs aux investissements dans les technologies propres. C’est que plusieurs mesures fédérales et provinciales existent déjà pour mobiliser les investissements privés dans la décarbonisation de l’économie, dont une tarification du carbone, des règlements (p. ex. normes sur les combustibles propres) et quelques subventions (p. ex. crédit d’impôt proposé pour le captage, l’utilisation et le stockage du carbone). Le budget fédéral 2022 comprend aussi deux nouveaux mécanismes pour stimuler les investissements privés dans les technologies sobres en carbone : un fonds de croissance du Canada et une agence canadienne d’innovation et d’investissement.

Cette option implique d’exploiter le plein potentiel des politiques et des outils existants. La tarification du carbone est par exemple un outil efficace pour détourner les flux de capitaux des investissements à forte intensité d’émissions vers des options plus écologiques. Il est important que les gouvernements renforcent les signaux du marché en instaurant des contrats d’écart compensatoire appliqué au carbone, qui réduisent grandement l’incertitude pour les investisseurs à un coût relativement modeste pour les gouvernements. Les crédits d’impôt et les mécanismes de financement promis dans le dernier budget pourraient aussi accroître la confiance des investisseurs.

Toutefois, ces outils ont leurs limites. Au Canada, la tarification du carbone n’aide pas les promoteurs de projets à compenser l’écart de profits, surtout en ce qui a trait aux produits d’exportation sobres en carbone. Même en les combinant, les programmes subsistants au pays demeurent parfois moins généreux que ceux de la loi américaine – et plus compliqués à comprendre et à utiliser pour les investisseurs.

Option 2 : Voir grand et ratisser large

Les gouvernements canadiens pourraient aussi calquer leurs politiques sur l’Inflation Reduction Act, en annonçant des subventions semblables pour l’énergie et les technologies propres.

Le Canada devra rattraper son retard s’il espère continuer d’attirer des investissements internationaux dans la transition, lesquels seront déterminants dans la création d’emplois et la réduction des émissions au pays. Cette option pourrait aussi soulager la crise du coût de la vie en permettant aux ménages à faible revenu de participer à la transition énergétique grâce à des subventions ciblées.

Il lui faudrait toutefois avoir le courage de ses ambitions; en suivant l’exemple des États-Unis, le Canada risque de subventionner certaines technologies à l’excès, transformant les fonds publics en profits pour les entreprises, surtout dans les secteurs traditionnels. Il ne faut pas non plus oublier la question de la capacité fiscale : les gouvernements canadiens sont déjà au bout du rouleau en raison des phénomènes météorologiques extrêmes et des vastes programmes de soutien financier appelés par la pandémie et les autres crises en cours, comme la guerre en Ukraine.

Option 3 : Miser sur des politiques ciblées

Les gouvernements canadiens pourraient viser un entre-deux combinant de nouveaux programmes publics, le renforcement des politiques existantes et des subventions pour quelques technologies ou types de projets ciblés. Cette façon de faire amène toutefois des questions difficiles. Par exemple, quels sont les avantages concurrentiels dont peut se prévaloir le Canada dans un monde carboneutre? Quelles technologies rapporteraient le plus à la société canadienne (emplois, développement économique en zone rurale, leadership économique autochtone, sécurité énergétique)? Et enfin, quels sont les principaux outils technologiques du Canada pour atteindre ses cibles de réduction des émissions?

Pour réduire les excès de profits et les pressions budgétaires, les gouvernements pourraient aussi choisir des outils stratégiques reposant sur les forces du marché pour répartir les risques.

Cependant, cette approche comporte le risque d’investir dans des technologies qui ne réduisent pas les émissions comme prévu ou n’attirent pas suffisamment de capitaux privés. Les investisseurs internationaux pourraient continuer de préférer les projets américains, pour lesquels le soutien gouvernemental direct est abondant et facile d’accès.

Les excès de lenteur ou d’empressement, deux erreurs coûteuses

Tandis que les effets de l’Inflation Reduction Act continuent de se faire sentir au Canada, les gouvernements doivent agir sans tarder pour rassurer le secteur privé et les investisseurs. En effet, les capitaux mondiaux n’attendront pas; ils seront vite réinvestis dans les entreprises les plus rentables.

Parallèlement, les investisseurs sont toujours à la recherche de certitude. Peu importe l’avenue choisie par les gouvernements, ceux-ci devront présenter un plan transparent et stable s’ils souhaitent que les investisseurs aient confiance en leurs promesses. Les décisions précipitées sur lesquelles il faut revenir sont coûteuses et pourraient faire plus de mal que de bien.

Pour choisir la meilleure option, des questions se posent. Comment les incitatifs canadiens actuels à l’investissement dans l’énergie et les technologies propres se comparent-ils aux subventions américaines? Quelles sont les difficultés que rencontrent les promoteurs de technologies propres du Canada qui cherchent des investisseurs? Que cela signifie-t-il pour le développement économique autochtone? Quels outils stratégiques autres que les subventions les gouvernements étrangers utilisent-ils pour encourager les projets de technologies propres et attirer des investissements privés? Dans les prochains mois, l’Institut climatique du Canada se penchera sur ces questions et sur les différentes options pour déterminer la meilleure voie à suivre pour le Canada. Restez à l’affût!

Traverser la crise énergétique actuelle : une mission pour l’énergie propre, pas les combustibles fossiles

Nous vivons actuellement une crise énergétique mondiale qui pousse des pays comme le Canada à augmenter leur production de pétrole et de gaz pour compenser la chute de l’offre, notamment en Europe, causée par l’invasion russe de l’Ukraine. Comment les gouvernements canadiens peuvent-ils gérer cette crise à court terme sans perdre de vue les objectifs climatiques mondiaux essentiels?

Heureusement, la récente publication du World Energy Outlook (WEO) 2022 de l’Agence internationale de l’énergie (AIE) apporte des éclaircissements. En effet, selon le rapport, aucun scénario énergétique viable ne prévoit une croissance soutenue à long terme des combustibles fossiles, pas même du gaz naturel. Les meilleures solutions durables pour concilier ces deux crises ne résident donc pas dans l’expansion à long terme de l’infrastructure des combustibles fossiles, mais dans l’efficacité énergétique et l’énergie propre.

L’avenir des combustibles fossiles déjà scellé

Même dans les scénarios les plus conservateurs du WEO, la consommation totale de combustibles fossiles culmine dans à peine quelques années, et la demande de gaz naturel stagne d’ici la fin de la décennie. Dans les scénarios où les pays atteignent leurs objectifs climatiques et la transition se fait plus rapidement, la demande de combustibles fossiles décline encore plus fortement : dans certains cas, la demande de gaz naturel diminue de 38 % par rapport à aujourd’hui d’ici 2050; dans un scénario de carboneutralité mondiale d’ici le milieu du siècle (ce qui correspond aux objectifs de nombreux pays, dont le Canada), elle baisse de 78 %.

Cependant, pour un type précis de gaz naturel, les cartes se brouillent. Dans un scénario où l’avenir énergétique serait entièrement dicté par les politiques déjà annoncées, la demande de gaz naturel liquéfié (GNL) – exportable outre-mer – augmente légèrement d’ici 2050. Elle diminue néanmoins explicitement dans les scénarios de transition rapide. Si les pays atteignent leurs cibles de carboneutralité, tout nouvel ajout au réseau de GNL devient superflu.

La transition mondiale avance, et il est évident que la demande de combustibles fossiles faiblira. Reste à savoir à quelle vitesse.

Le développement d’infrastructures durables de combustibles fossiles (y compris pour le GNL), une proposition risquée

Dans un monde où la demande de combustibles fossiles s’essouffle manifestement et où la demande à long terme de GNL est au plus incertaine, il est périlleux de parier sur la viabilité des infrastructures durables de combustibles fossiles. De plus, comme l’explique Rachel Samson de l’Institut de recherche en politiques publiques, même si le GNL connaissait une croissance, le Canada pourrait être supplanté par d’autres fournisseurs. D’ailleurs, dans le scénario du WEO fondé sur les politiques annoncées, 85 % de la croissance du GNL d’ici 2030 est portée par d’autres pays – les États-Unis et le Qatar –, où les coûts de production sont moindres, sans compter la proximité du Qatar avec les marchés. Le secteur privé pourrait choisir de prendre ce pari risqué, mais les nouveaux projets de GNL (soit le pari que la transition énergétique ne s’accélérera pas) ne constituent pas un investissement judicieux des fonds publics.

Qu’en est-il pour le Canada? Dans un monde où la crise énergétique à court terme s’inscrit dans une crise climatique plus grande, il vaut mieux miser sur une solution plus prometteuse et certaine : l’énergie propre. L’AIE est on ne peut plus claire : « Nous avons plus que jamais besoin d’une vague d’investissements dans l’énergie propre. Comme nous l’avons tant répété, la clé de la crise énergétique actuelle et de la carboneutralité réside dans le développement intensif de l’efficacité énergétique et de l’énergie propre. »

Les marchés ont tout de même le choix; si les investisseurs veulent continuer dans l’espoir d’exploiter le pétrole jusqu’à la dernière goutte, libre à eux, mais pour les gouvernements, le jeu n’en vaut pas la chandelle. Les valeurs sûres sont les politiques et les investissements qui favorisent l’avenir visiblement en plein essor de l’énergie propre et délaissent la croissance continue des combustibles fossiles, dont l’AIE nous montre que le temps est de toute évidence compté.